MÉTAPHORES ÉTERNELLES Pour le Théâtre des Martyrs, le défi de monter une œuvre antique en entrée de saison a conduit au spectacle de prestige pour une ouverture en beauté. Si Prométhée est un héros grec condamné au martyre pour avoir dérobé le feu sacré, Eschyle est l'auteur grec qui en a perpétué la légende dans une trilogie dont il ne reste que le premier volet : "Prométhée Enchaîné" et des fragments des deux autres. Henri Bauchau, auteur belge spécialiste des œuvres antiques*, en a fait une adaptation assez libre tout en étant respectueuse du "créateur de la tragédie", dans une représentation orchestrée par Daniel Scahaise, à la fois directeur de la compagnie maison "Théâtre en Liberté", metteur en scène et scénographe inspirés.
Nous voilà donc plongés dans le monde des métaphores et mythes éternels.
La symbolique a évolué au cours du temps et des sensibilités et certains ont fait du Titan Prométhée une figure archaïque du Christ, d'autres la préfiguration de l'humain révolté contre les dictats des dieux. Aujourd'hui, on peut voir encore en lui un fondateur de culture, un irréductible insoumis car tel est le sort des mythes : chacun peut se les approprier. Telle a été également l'intention de Daniel Scahaise, qui rejoint du reste la philosophie de son théâtre : promouvoir un théâtre populaire, pour le plus grand nombre en même temps que renouer avec la grande tradition des troupes théâtrales du travail en équipe. Outre la compagnie permanente, il a été fait appel pour cette importante production à des collaborateurs extérieurs et, pour le chœur des Océanides notamment, à une bonne quinzaine de très jeunes actrices. L'organisation d'ateliers a permis de créer une parfaite cohésion dans l'imposante distribution.
"Jamais la violence ne mettra à mort l'esprit"
On pourrait parler, à l'aune de nos habitudes modernes, de théâtre statique et verbeux, d'intrigue simpliste. Lue, l'œuvre serait sans doute indigeste mais quand les mots deviennent musique, quand la musique elle-même s'associe parfaitement aux sentiments exprimés quand la beauté des costumes et des lumières accroche, alors on se laisse porter et on s'envole avec Hermès-le messager (Stéphane Ledune).
Les artisans du spectacle : Pascal Charpentier pour la musique avec Lorenzo Chiandotto pour la bande son, Nicola Pavoni pour la lumière, Anne Compère pour les costumes avec Laura Lamouchi au maquillage, sont à féliciter autant que les comédiens, de Christophe Destexhe, superbe Prométhée, à Dolorès Delahaut, captivante Io, et jusqu'à chacune de ces Océanides. Dans une disposition à l'italienne, dès le prologue sur le proscenium, la créativité est au rendez-vous car on assiste à…la création du monde, pas moins, pendant le dialogue entre Pouvoir/Jean-Henri Compère et Force/Laurent Tisseyre, sous forme d'un bloc d'argile "ce limon de la terre", qui pétri, façonné, devient créature.
Puis se dévoile un monumental escalier aux marches hautes et raides qui sera l'aire de jeu principale, Caucase sachant aussi se transformer en océan aux vagues tempétueuses. Certaines entrées/sorties par la salle auront pour effet de nous impliquer davantage dans ces conflits entre spiritualité et lutte pour la vie, entre dieux/forces de la nature, et l'homme, héros ou pauvre hère, et l'on se dira que décidément, les penseurs antiques sont bien proches encore de nous, les "éphémères" du 21e siècle, en ces "temps incertains"...
Suzane VANINA (Bruxelles)
* on lui doit un cycle mythologique :"Œdipe sur la route", "Diotime et les lions" et "Antigone"
Crédits photos : Sarah Tant
Du 13.09 au 27.10 (dimanches 7 et 21.10) au Théâtre de la Place des Martyrs - les mardis:19 h/du mercredi au samedi:20 h 15/dimanches:16 h - Tél : 02.223.32.08 – fax : 02.227.50.08 www.théâtredesmartyrs.be – courriel : theatre.martyrs@busmail.net