CHAMP DE BATAILLE
La fiction interroge parfois crûment le drame encore chaud. Le drame de Philippe Beheydt, talentueusement servi et construit, nous en apporte une flagrante preuve.
Dans un Bruxelles devenu ces dernières années un vivier d'artistes où les lieux de création poussent comme champignons l'automne venu, le Théâtre du Nouveau Méridien, dirigé par Catherine Brutout, fait déjà figure d'ancien. Or ne voilà-t-il pas que, au lieu de le voir encouragé par "les pouvoirs publics", on a tremblé lors de sa mise en balance et respiré quand… on lui a raboté ses moyens pour le maintenir en fonction; un comble ! Et pourtant, l'espace est champion du "modulage", intérieur et se transformant du tout au tout suivant les besoins du spectacle, se prêtant à toutes les formules scénographiques et offrant un prolongement extérieur en terrasses, l'été, pour un théâtre de verdure unique. Les ailes coupées, la programmation amaigrie présentera tout de même quelques créations, dont celle-ci, et des reprises de spectacles de qualité comme ce théâtre en a toujours pris l'option.
Pristina, la précaire Mis à part quelques plages de fond sonore, quelques costumes, cela pourrait se passer n'importe où ailleurs, tout en se basant sur des faits réels. C'est que ce contexte-là - la guerre, la haine entre gens qui furent voisins, amis et aussi bourreaux devenant victimes à leur tour - n'est pas propre à certains peuples. De tout temps il y eut, il y a, de ces conflits qui déchirent les êtres jusqu'au sein des familles.
L'auteur, Philippe Beheydt, révélé par cette pièce (1) fort bien construite, dans un style recherché, s'appuie en quelque sorte sur une toile de fond pour présenter en un huis clos (ô combien !) qui prend l'allure d'une tragédie moderne avec les ingrédients de l'antique : noblesse des sentiments, rivalité entre frères, tension exacerbées par les circonstances, difficulté des échanges entre générations, tendresse et désespoir. S'ajoutent à cela les aspects plus sordides du rançonnement des malheureux reclus pratiqué par les occupants et le drame du "sexe comme champ de bataille" (2) vécu par la jeune femme, venue de l'autre "camp"…Il s'agit pour lui de réalisme, mais mesuré, de tranche de vie, mais proprement emballée.
Comédien d'abord, puis auteur et metteur en scène à la fois, Philippe Beheydt, a su, à la fois s'entourer d'un assistant doublé d'un costumier efficace : Guillaume Le Denmat, d'un vrai "créateur lumière", Alain Collet (déjà apprécié notamment au ZUT) et s'appuyer sur un excellent casting. Donc des acteurs tout à fait crédibles pour des personnages à la fois "étrangers" par leurs coutumes ou façons d'être et si proches de nous en fin de compte par leurs préoccupations, par leur volonté de survivre, au quotidien. Trois jeunes dont le talent ne le cède en rien à celui des aînés, Nicole Valberg et Bernard Graczyk, le couple de parents. Le trio, inconnu encore du public belge, a ceci de particulier qu'il nous vient de France pour Juliette Croizat et Laurent Bonnet ainsi que Emmanuel De Candido, mais qui est Belge… découvert à Paris. Comme l'auteur et sa compagnie théâtrale, voilà quelques nouvelles têtes à ne pas perdre de vue.
Suzane VANINA (Bruxelles)
1) Prix 2006 Centre des Ecritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles
2) citation-hommage à la pièce homonyme de Mateï Visniec
Photo © Théâtre du Méridien
Avec la Compagnie Influenscènes, du 18.09 au 20.10.2007 – www.theatredumeridien.be
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