JUSQU'OU UNE MÈRE PEUT ALLER
Le Groenland est le monologue d’une mère dépressive à sa fille apeurée. Le Groenland est l’utopie maternelle où l’enfant doit être abandonnée. Le Groenland est une œuvre fort classique couverte d’un vernis de modernité. La forme du monologue est linéaire. La femme instable en fait un récit saccadé. Elle raconte son histoire. Elle devient une déclamation très contemporaine. La femme est une mère et raconte sa relation avec sa fille. On écoute l’exposé de la relation narcissique que cette mère dépressive impose à son enfant tel un simple état de fait. Elle voudrait en faire un être adulte, son idéal. L’aimant, elle veut donc s’en débarrasser. Malade, elle ne sait pas l’assumer. Classique.

Et pourtant, on sait qu’on vient de franchir une limite - un interdit ? - et l'on pressent l’inacceptable. La dépression vient d’entamer ce sacro saint sujet qu’est la maternité. Et de plus, c’est la mère qui parle. Et surtout, c’est écrit à la Flaubert, sans jugement. Et nous, on se demande si justement on ne serait pas en train de devenir ses juges, à cette femme et à l’auteur. On se demande : Faudra-t-il l’accepter ? En viendrons-nous tous à être des êtres malades et à faire de l’abandon d’enfant notre normalité ?
Le droit au malheur d’être femme, le droit de refuser d’être mère après l’enfantement, le droit de ne plus vouloir continuer à être mère, voilà ce qu’explore ce texte. C’est peut-être un nouveau féminisme qu’il propose. Mais, comme femme, on tente de s’identifier et on demande encore : Le devoir et la responsabilité ne protégeaient-ils pas de la peur de mourir ? La conscience d’appartenir à un groupe ou à une espèce ne permettait-elle pas une générosité désormais perdue, l’oubli de soi pour l’autre ? Puis-je femme, aujourd’hui, poser même ces questions ?
En vérité,
Le Groenland pose mal la question. Le vrai problème n’est pas la mère dépressive mais notre société infantile, affolée. C’est pour cela qu’on ne crie pas, qu’on ne hait pas la femme. C’est certainement pour cela que le texte ne vibre pas à nos oreilles, que le personnage nous semble absent et ne parvient pas à nous choquer, à sauver ce travail de la sensation d’une construction forcée, qui nous a obligé un moment à confondre théâtre et moralité, à cause d’une question mal posée.
Néanmoins, il faut avouer que
Le Groenland a ouvert une brèche troublante d’où a surgi une question gênante, enfouie, intime, intéressante, celle de la propagation de la folie et, abordant un thème jusque là protégé, il nous rappelle la complexité des rapports entre le théâtre et la vie.
Frédérique MUSCINESI
www.ruedutheatre.info
Le Groenland, jusqu’au 28 juillet, à 14h45 au Théâtre de la Manufacture
Compagnie Le Bottom Théâtre
Texte : Pauline Sales
Mise en scène : Marie Pierre Bésanger
Interprète : Pauline Sales
Photo © Patrick Fabre