UN MONDE À VOMIR
Lee Hall, scénariste du film à succès Billy Elliot, et auteur dramatique britannique d’à peine quarante ans ne laisse pas indifférent comme l’illustre cette pièce violemment grinçante sur la société d’hyperconsommation et l’impérialisme américains. C’est trash, inconvenant, violent, percutant, souvent tordu. C’est anglais. Et ça réveille. La scène est coupée en deux, côté jardin, la cuisine, côté cour, le salon. La cuisine est le lieu idéal où se jouent les tragédies, aimait à dire Antoine Vitez. Chez Elvis, on y charcute les sentiments, on y exhibe les corps prêts à se consommer, on y dépèce le tréfonds de l’âme. Une mère anorexique et nymphomane, un père « elvicisé » et quasi empaillé à la suite d’un accident, une enfant boulotte avide de bouffe et de sexe, un minable représentant de commerce en pâtisseries au corps d’éphèbe, forment le cocktail de baltringues un tantinet frappés qui s’agite dans l’appartement aux couleurs flashies.

Peu importe l’histoire de cette famille finalement, peu importe que la gosse se tape l’amant de sa mère qui ne déteste pas son mari, qui ne sert plus à rien, sinon à montrer un monde à genoux, qui porte en lui les germes de sa fin. Car si la satire est anglaise, la cible est américaine. Les obèses qui s’empiffrent, les moeurs qui se délitent, les beaufs dont la cervelle vaut celle d’un steack haché, les reliquats d’un pouvoir évanoui et la nostalgie ironique d’un monde en vestiges qui promettait un ordre nouveau et libérateur à base de sexe et rock’n roll et qui n’offre aujourd’hui que la misère (sociale et culturelle) et les larmes (de la guerre). Cet Elvis triomphant qui reprend vie entre les saynètes pour apporter un discours de paix pontifiant et ubuesque est un fantoche bien fantomatique, incarnation persistante de l’Amérique donneuse de leçons, Bible à la main.
À l'anglaise Dans cette comédie noire et acide, Lee Hall fait penser à son émérite confrère Ken Loach dans l’art et la manière dont la réalité sociale sans fard est dépeinte à travers la vie du vulgaire. Mais Hall est moins intéressé par le réalisme de la dimension sociale et politique que par le souci de concocter sa cuisine à l’anglaise, qu’il veut pimentée à l’extrême, déroutante à souhait, à la fois écoeurante et roborative. Hall donne à manger tout ce qu’il semble vomir.
La mise en scène de Jean Maisonnave nous apparaît ainsi d’une fidélité sans faille, faisant de nous de parfaits voyeurs, provoquant la nausée – pour de vrai – rendant épidermique la relation qui nous lie à des personnages crûment brossés.
L’ensemble de la distribution est à niveau, qui met les bouchées doubles.
Sébastien Foutoyet (Stuart, l’amant), bronzé et bien gaulé, donne vite l’impression de devenir un morceau de céréale broyé dans des histoires qui le dépassent, lui-même consommé par les femelles comme un objet, jeté et mis aux ordures.
Rainer Sievert (Elvis) ne détient pas un rôle phare en termes de répliques mais chacune de ses apparitions vocales nous laisse sans voix – d’autant que l’hilarant comédien ressemble à Laurent Gerra imitant Elvis.
Si Valérie Moinet (la mère) ne manque pas de talent – et de charmes -, Pascale Oudot phagocyte la scène et ses partenaires. Elle incarne une gamine repoussante dans ses manières et amorale dans ses états d’âme, mais dotée d’une fragilité béante et attendrissante.
Auteur, compagnie, metteur en scène et comédiens nous offrent de cette cuisine d'Elvis une belle mise en bouche qui donne envie de suivre leur travail.