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Coaching prise de parole

           

Mois Après Mois

Festival d'Avignon

23 décembre 2006 6 23 /12 /décembre /2006 09:50
Il y a déjà pas mal d'années, la représentation des "Bouffons" de Michel de Ghelderode par une Compagnie composée uniquement d'acteurs noirs (mais dirigés par un "Blanc-Belge", Jean-Paul Humperts) avait fait sensation et indigné les ghelderodiens rabiques. Il fallut attendre un autre évènement : "la 1000ème" du "Fou Noir…" de Pie Tshibanda, (mais "…au pays des Blancs") pour que l'on commence à vraiment apprécier le talent particulier des acteurs noirs. Puis enfin coup sur coup, arrivaient sur nos scènes des "gens de couleur" racontant le plus souvent les aléas de leurs contacts inter-raciaux : "Atterrissage" de Kangni Alem (basé sur un fait-divers réel, deux gamins morts sous un avion) au Varia, "Allah n'est pas obligé" (problème des enfants-soldats) de Ahmadou Kourouma (Renaudot 2000) au Poche.

"L'Invisible" ? Plutôt la visible émergence d'une metteure en scène pour un auteur et un acteur plus connus ! D'abord l'acteur : Dieudonné Kabongo vit en Belgique depuis 1970, c'est un habitué des scènes de Bruxelles et d'ailleurs. Le voilà maintenant au "Bambous" de La Réunion, après le "Varia" de Bruxelles. L'auteur est loin d'être inconnu également. Philippe Blasband ? Un touche-à-tout génial de toutes les formes d'écriture au sens très large (ne lui manque plus que d'être acteur !). La nouveauté vient de la metteure en scène, Astrid Mamina, la seule metteure en scène au Congo sur… cinq pour toute l'Afrique ! Femme de terrain - car elle est aussi actrice - elle apporte sa touche toute personnelle à cette version actuelle de "L'Invisible" qui, à l'origine (1997) avait un tout autre contexte (immigration italienne)… Comme quoi, le propos était bien universel…. hélas, tant il est vrai que beaucoup de gens venus d'ailleurs perdent leur personnalité et leur culture - ce qui faisait leur richesse – pour "s'intégrer" et devenir goutte de pluie dans ce "pays de pluie"…

Après "l'Invisible" une "Femme Fantôme" qui a une présence folle ! Ici encore, c'est le drame du déracinement vécu comme un arrachement, une spoliation, une injustice. Pas "d'intégration réussie", un déni de la personne au contraire. "The Bogus Women" /"La Femme Fantôme", de l'auteure anglaise Kay Adshead, est traduite par Séverine Magois et mise en scène par Michael Batz. L'interprétation bouleversante, inoubliable, de Carole Karemera, soutenue par la musicienne Manou Gallo, qu'il nous est donné de redécouvrir par la grâce de cette prochaine reprise : au Poche du 9 au 27 janvier et en tournée belge en février, a du reste été récompensée du "Meilleur/e Seul/e en Scène 2006". Et avant cela : "Verre Cassé" ou, cette fois, "Le Congo chez Tintin"… C'est après la "superbe prestation saluée frénétiquement par le public"* de Kinshasa et Brazzaville, qu'eut lieu la Première à Bruxelles, le même jour qu'une autre Première, politique celle-là : le premier Président élu par suffrage de toute l'histoire de l'ex-"Congo Belge".

Une programmation qui s'inscrit dans un projet d'échanges plus vaste : l'opération "Yambi" (Bienvenue) dont l'un des buts principaux est de réactiver le secteur culturel congolais. En effet, la pièce a été créée par quatre acteurs venus des théâtres professionnels kinois, eux qui, contre vents et marées, se battent pour le faire exister.

L'auteur "africain" de "Verre Cassé", Alain Mabanckou, est un écrivain professionnel (dira-t-on dans nos contrées) "d'expression française" ajoutera ce prof (de français) d'université américaine ! Il est vrai qu'il vient d'être couronné du Prix Renaudot cette année (il faillit l'avoir pour le roman "Verre Cassé" "multiprimé"en 2005) comme le fut Ahmadou Kourouma en 2000, et dans la lignée duquel il s'inscrit, soit une jeune littérature, originale, authentique, qui s'appuie sur une solide et riche tradition.

Ici, le décor est bien l'Afrique, une Afrique sans folklore, sans Blancs, sinon évoqués, parfois. Et "en ouverture", on y parle lingala. Très vite, un tour de "magie noire", comme nous avertit l'excellent griot Ne Nkamu Luyindula, nous envoie des surtitres en français. Le ton est donné : humour noir de noir à savourer dans ce bar minable qu'est "Le Crédit a voyagé" avec son patron, l'Escargot Entêté, ses piliers de comptoir et leurs histoires… très noires !

Des acteurs - Jean-Marie Ngaki Kosi Basak, Edmond Massambia Nzumbu, Gaston Mufunda Koffi Kuaya - d'une souplesse de jeu et de corps qui nous obligent - une fois n'est pas coutume - à entrer dans leur espace de jeu, dans leur pays, dans des codes théâtraux différents, hérités des traditions orales contées, mimées, "bruitées"… "Verre Cassé", un sacré pochetron, voit son interlocuteur en double… donc deux acteurs pour un personnage, ce qui donne lieu à des moments absolument hilarants à moins qu'il n'y ait effets de miroir ou de boucle et que, en fin de compte, ces histoires soient celles de tout le monde ?

Partir du local pour atteindre plus sûrement l'universel : la démonstrations en est faite une fois de plus ! Une sacrée découverte que ce mélange d'auto-dérision (en bonne part), de truculence (qui n'est jamais vulgarité), de vécu tragique (tragi-comique), de démesure (ramenée à la caricature choc), de candeur (vraie ou simulée), de poésie aussi. Et une heure trente passés d'une traite, laissant deviner d'autres histoires… à lire sans doute dans le roman éponyme dont la pièce a été tirée (par Roland Mahauden qui signe la conception globale), ce que ne manque pas d'annoncer avec malice le facétieux griot.

Suzane VANINA (Bruxelles)

*presse locale

Verre Cassé du 5 au 30.12.2006 au Théâtre de Poche.
La Femme Fantôme du 9 au 27.01.2007 au Théâtre de Poche.
Le projet Yambi (Congo-Wallonie-Bruxelles) voir aussi : www.oserlavie.skynetblogs.be

Photo "La Femme Fantôme" © CaroleKaremera

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17 décembre 2006 7 17 /12 /décembre /2006 02:25
 DÉFICIENCES SOCIÉTALES
 
“Je ne parle plus car je refuse votre monde. Je le hais". Voilà ce que ne dira jamais, mais ne cessera de penser, le personnage muet de Producto interior bruto. Le mutisme naturel, le mutisme conséquence de l’autisme, et l’autisme comme décision volontaire de s’absoudre du monde, sont les thèmes atypiques de ce travail encore d’ébauche.
 
Dans une salle blanche de laboratoire, conçue pour remplir automatiquement, répétitivement, quotidiennement, les nécessités basiques imposées par le corps et le monde – se laver, manger…- et par un traitement psychiatrique lobotomisant, une jeune fille blanche réitère ses abrutissantes tâches de socialisation, qui progressivement deviennent presque naturelles. Mais l’habitude réconfortante, toujours acquise par l’effort et que, par chance on oublie, se brise avec la découverte soudaine d’une boite à musique rouge, représentation de l’Autre, de la tentation, telle une boite sensuelle de Pandore apparaissant au cœur du clos monde stérilisé et blanc, sans désir, tout à coup menacé. Le traitement - ou est-ce une expérience ? - est arrêté. Sous les traits de la boite, devenu méconnaissable le danger revient plus fort.
 
Le monde balisé perd son sens, et l’autisme volontaire de l’enfant qui ne veut pas parler et refuse d’écouter, risque encore de s’amplifier car un homme jaune, un homme des profondeurs de la vie, sourd et muet de naissance, surgit dans l’espace blanc déjà tâché de rouge, menacé de vie. L’ailleurs se fait tentant pour la mauvaise enfant blanche. Elle part mais échoue traumatiquement à voir au dehors le bonheur de l’homme jaune. Décidément malade, obstinément malade, son désir d’autisme et sa haine du monde, l’empêchent de créer et de voir l’univers pacifique de l’homme jaune. Déçue, en colère, sans regret, ni désir, elle s’enferme volontairement et définitivement dans son autisme.

Handicap et socialisation
 
Cette conclusion pathétique et sans appel est le résultat original du questionnement inédit, du moins au théâtre, qui sous-tend ce travail. En effet, la structure circulaire, répétitive jusqu’à l’apparition de l’homme jaune, reprend la composition classique des œuvres contemporaines qui cherchent à montrer l’enfermement, la folie, la dépression… Précisément, la rupture de ce rythme, au bon moment, avec l’arrivée de l’homme jaune un peu ridicule, en plus d’alléger la dramaturgie, ouvre des perspectives sémantiques bien plus prometteuses. Car l’œuvre raconte alors la confrontation entre une handicapée sociale, devenue délibérément handicapée physique, avec un handicapé physique qui par la socialisation dépasse son handicap. Confrontation et rencontre aussi, compréhension directe, intime, sans échange ni explication, sans étonnement, naturelle entre deux inadaptés.
 
Cette œuvre muette aboutit ainsi au constat d’une société entièrement déficiente. Et c’est dans tout cela que réside l’intérêt de ce travail élaboré pour un public physiquement handicapé. En revanche, d’autres passages de la pièce ne méritent que d’être coupés. Surtout le prologue ! Pour inaugurer l’œuvre, il y a là une espèce de maîtresse de cérémonie, maîtresse de l’expérience qui débarque en fanfare, vociférant, vêtue de rouge, improvisant d’idiotes plaisanteries, qui donnerait plutôt envie au spectateur de fuir que d’entrer. Ses diverses incursions au cours de la pièce, heureusement rares, sont autant de passages à effacer. Ils n’apportent que non-sens et vulgarité. Néanmoins, les fondements de cette proposition sont à explorer. Sur le thème de l’handicap, il existe tout un théâtre à penser. Plus que l’œuvre donc, c’est le chemin qu’elle ouvre qu’on voudra retenir et ses riches potentialités.
Frédérique MUSCINESI (Madrid)

 
Producto interior bruto 
Idée originale : Doria Cantero
Mise en scène : Jorge L. Urrea et Dora Cantero La Casa Encendida
Elle : Gemma Galiana Lui : Alfredo Tauste Ça : Pepe Cravaca MC : Pilar Solar
Lumières : Jorge L. Urrea
Son : José Antonio Fuentes
Vidéo projection : Sincero Sininfinito
Scénographie : Rizoma Costumes : Pilar Sola
Traducteur langue des signes : Cristina Martínez
 

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17 décembre 2006 7 17 /12 /décembre /2006 02:10
TU ME SORS PAR LES YEUX

Le prolifique Zone Urbaine Théâtre (ZUT) à Bruxelles dévoile Occident du Français Rémi de Vos. Dans la sobriété esthétique, le metteur en scène Claude Enuset a trouvé le juste ton pour déployer la densité d’un texte intime, violent et asocial, entre Elle et Lui, coincé entre l’alcool et les fachos.

Ils n’ont pas de noms. On ne sait rien de leur passé. On imagine juste qu’ils se sont un jour aimés. Sans coup porté, une envie est là, de fracasser l’autre, dans une baignoire ou à coup de fer à repasser. Sur le fil de cette menace-là, nos amoureux essoufflés « dialoguent » par l’insulte, la menace, la peur et le désarroi. Chaque soir, dans une espèce de rituel masochiste et obsessionnel, c’est le même refrain malsain. Il l’agresse, lui commente sa virée d’alcoolo, veut qu’elle l’écoute, qu’elle lui réponde. Banale conversation où le monde extérieur entre dans la danse. Lui, picole au Palace avec son ami Momo l’Arabe puis au "Flandre", un bar à fachos où ce buveur, accroché à la race pure, finit par élire son QG.
 Photo © DR

«Jeu » malsain


Peur, violence ordinaire, racisme, lâcheté, amour perdu, conscience de soi oubliée, humanité dilatée, Occident brasse la face sombre de l’homme anonyme pour en faire la « métaphore du monde occidental ». C’est un peu fort comme métaphore. L’évolution fasciste de l’alcoolique ne suffit pas, la bastonnade de Mohammed par des Yougoslaves non plus, la menace islamiste encore moins. Reste la paranoïa d’un paumé qui se défoule sur sa femme à coup de menaces et d’insultes. La femme se défend, arme facile mais révélatrice. Elle lui renvoie son impuissance sexuelle face aux nombreux hommes qui viennent la voir en son absence. Sa « boutique mon cul » reçoit une flopée d’hommes: noirs, arabes, yougoslaves, etc. Et là, l’alcoolo chiale en criant des « je t’aime » pathétiques. Difficile d’échapper à l’empathie.

Loin de la caricature, Occident touche la complexité de la nature humaine, de la relation à l’autre, du couple, du bonheur, du racisme occidental, de la paranoïa islamiste. Entre la violence conjugale et le racisme occidental, la pièce reste subtile. Elle avance sans cause à effets. Au Zut, devant la brutalité des dialogues, le metteur en scène Claude Enuset a pris le judicieux parti de la sobriété, loin de tout mélodrame. Face à un texte sans consignes, son spectacle s’épanouit dans une atmosphère sombre et efficace : une longue table rustique, deux chaises rouges, quelques raisins et quelques fleurs, presque provocantes face au bonheur perdu.
Et surtout, il y a deux comédiens assortis, Bernadette Mouzon et Georges Lini. Dans une intensité sans excès, ils incarnent par une folie à peine voilée leur couple infernal. Dirigés sur l’essentiel, ils prennent l’espace, sous les lumières crépusculaires d’Alain Collet, et nous mettent aisément au supplice d’une tension irréversible, discrètement renforcée par la bande son lancinante de Laurent Beumier qui découpe les rencontres, renforce la solitude des âmes.

Oui, la pièce est noire, le langage brutal, le rythme à fleur de peau, le désarroi palpable, la peur manifeste, les personnages complexes. Mais dans cette courte pièce de cinquante minutes, le malaise provoqué sera contrebalancé par l’humour du désespoir, la sobriété du décor, l’esthétisme discret du spectacle et le jeu mémorable des comédiens. Bel ouvrage.

Nurten AKA (Bruxelles)

Occident
Jusqu’au 16 décembre au Zut, 81 rue Ransfort, 1080 Bruxelles.
Tél : 0032/2/410.23.20 ou 00498/10.94.40

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14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 08:13
DÉDALES JUDICIAIRES

Courteline n’est plus guère joué aujourd’hui. Il a laissé quelques brèves comédies grinçantes sur l’administration et la justice. Cette reprise se veut incursion dans le système pesant de la justice.

« L’Ami des Lois », titre emprunté à une comédie de 1793, s’ouvre avec une promenade à travers les couloirs du théâtre, ses coulisses, ses lieux secrets. Elle se poursuit dans la salle, aux sons d’une musique de foire, devant un décor constitué par une piste rouge aux aspects de ring, par une multitude de cordages qui rappellent soit des assemblages pour acrobates de cirque, soit les salles dites des ‘pendus’ où les mineurs suspendaient leurs fringues avant de s’enfoncer dans la mine. D’emblée le rythme est donné. Revêtu de toges magistrales les interprètes vont sans cesse se passer en cavalcade effrénée le relais des personnages caricaturés par Georges Courteline et par son père dont les chroniques judiciaires servent aussi de dialogues.
 Photo © Alessia Contu

Farce permanente

Laurent Wanson n’a rien négligé pour rendre festif et clownesque un spectacle dont les textes ont, malgré tout, un peu vieilli. D’où sans doute la volonté de ne laisser aucun temps mort, d’enchaîner les sketches sans prendre le temps de respirer, d’accumuler grimaces et pirouettes, brouhaha et agitation. La barre est un tourniquet. Le prétoire est une arène. Les plaidoiries sont des acrobaties et des jongleries de mots. Les plaignants et les accusés sont des augustes. Les avocats et les magistrats des funambules. Les accessoires des ustensiles quotidiens.

Nous voici assez loin du théâtre à vocation politique auquel ce metteur en scène nous avait accoutumés. Même si les répliques de la dernière séquence viennent dire l’essentiel avec une gravité qui passe difficilement après une heure et demie de pitreries, de gags, de farce permanente. Car ce dont il est question ici tient davantage des tracasseries, des mesquineries administratives que de l’essence même de l’équité. De toute façon, la performance est indéniable. Chacun se livre à fond dans un jeu corporel et vocal qui ne souffre en rien d’indolence. Une émulation ludique contagieuse s’étend d’une séquence à une autre. Elle verse dans la parodie de Shakespeare, de Molière, de Brecht, de Kurt Weill même, puisqu’il y a des interventions chorales. En somme, un spectacle idéal pour les fêtes de fin d’année.

Michel VOITURIER (Lille)

L’Ami des lois
Textes : Jules Moinaux père et Georges Courteline fils
Adaptation, mise en scène, musiques : Lorent Wanson
Distribution : Jean-Michel Balthazar, Jean-Pierre Baudson, Delphine Bibet, Alfredo Cañavate, Patrick Donnay, Catherine Mestoussi
Scénographie et costumes : Sylvie Thévenard Lumière : Guy Simard

Production : Le Manège/Mons, Théâtre national
En tournée : au Théâtre national à Bruxelles du 8 au 28 décembre ; à la Maison de la Culture de Tournai, du 9 au 12 janvier 2007.

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6 décembre 2006 3 06 /12 /décembre /2006 21:44
Refléter la richesse, la profusion et la diversité de la vie culturelle belge, ne fusse même qu'en région de Wallonie-Bruxelles, n'est pas tâche aisée car cette vie est particulièrement mouvante. Sitôt créés, les spectacles s'échangent entre "maisons", entre villes, entre communautés linguistiques, et circulent de centres culturels en lieux plus marginaux.

"Molly à vélo" (Théâtre-Ferme de Blocry, Louvain-la-Neuve)

Partie en 2004 pour Spa, (dans le spectacle comme en réalité avec le Festival du même nom), Molly-Geneviève Damas n'en finit pas, depuis, de circuler. C'est aussi en 2004 que la comédienne-auteure, mise en scène par Pietro Pizzuti, remporta le Prix du Théâtre, catégorie "Meilleur auteur". Elle vient de faire étape à Louvain-la-Neuve, on l'attend à Bruxelles et l'on ne sait quand elle remisera son vélo car elle continue à provoquer l'enthousiasme de ses supporters-spectateurs. On savait déjà que se poser seul/e en scène sous les projos tenait de l'exploit sportif. Ce qu'on ne savait pas vraiment c'est que, quand le sportif se pose, il peut "se penser".
  Geneviève Damas dans "Molly à vélo" © Photo : Danièle Pierre

Le propos est encore plus clair avec la version belge très physique de : "Les Athlètes dans leur tête" (Comédie Claude Volter, Bruxelles).

Ici, ce n'est pas une création au sens strict. La pièce de Paul Fournel (qui commit déjà en son temps un "Besoin de vélo" annonciateur) a été vue à Paris au Théâtre du Rond-Point-des Mathurins par le metteur en scène Michel Kartchevsky, avec l'interprétation de André Dussolier. Apparemment aucun rapport avec le grand comédien et Laurent Renard, comédien certes connu des scènes bruxelloises : Ligue d'Impro, XL Théâtre, La Soupape, Galeries, Parc… mais - souvenir des "Videurs" au Claridge, un gros succès - vu plutôt comme un "tout en muscles" que élégant distillant un propos distancié et ironique sur le monde du sport. Et c'est vrai, ici plus que jamais, le spectacle tient de l'exploit sportif ! Le metteur en scène, se fait d'ailleurs appeler "entraîneur" et la bande-son n'est autre qu'une compilation de reportages et d'ambiances sportives réelles. Laurent Renard aborde un bel éventail de sports dits "de haut niveau" (heureusement il en pratique quelques-uns !) en se donnant à fond à ses dix portraits de sportifs : skieur ou cycliste, boxeur ou tennisman… sans perte de rythme, sans qu'on décroche de ce que, en même temps que la gestuelle parfaitement adaptée, il fait passer : les états d'âme, la fameuse "solitude du coureur de fond"… entre autres !
 Paul Fournel à vélo © DR

Pour le public de théâtre pas forcément au courant de l'envers du décor du sport-spectacle, ce sont autant de découvertes humaines. Humour et drame se côtoient, personnages d'une drôlerie involontaire mais poignants aussi comme ce lanceur du poids… Si l'on découvre les Hommes dans ces "Athlètes", on se rend compte aussi qu'ils ont en commun avec les Acteurs une certaine volonté de "dépasser leurs limites", de "donner le meilleur" pour, parfois, un sourire, une larme, sur un visage entrevu…

Suzane VANINA (Bruxelles)

Photos : Geneviève Damas dans "Molly à vélo" (Théâtre Blocry, Louvain-la-Neuve) - Laurent Renard dans "Les Athlètes dans leur tête" (Comédie Volter, Bruxelles) et l'auteur, Paul Fournel, lui-même à vélo

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5 décembre 2006 2 05 /12 /décembre /2006 22:48
EN CHANTIER

Nourris de l’oeuvre prolifique d’un des plus grands hommes de théâtre du xxème siècle, Herbert Rolland et Claudia Gäbler ont orchestré le dernier volet de leur trilogie
« Tout est mouvement ». Histoire de rappeler au siècle présent que le monde est… transformable.

« Il faut chasser la bêtise parce qu’elle rend bêtes ceux qui la rencontrent.»
, disait Brecht qui aura combattu l’obscurantisme de son époque, jusqu’à sa mort en 1956. Amoureux de la dialectique marxiste, il aura laissé, entre autres choses, dans l’Histoire, son fameux effet de «distanciation» ou d’«étrangeté» qui pousse l’homme à s’étonner des conditions dans lesquelles il fonctionne.
 Photo © Nadia Guida

A Bruxelles, le Théâtre de la Vie est le seul lieu où le dramaturge allemand est maintenu en vie, remis en chantier, re-questionné, re-découvert avec son humour et sa poésie longtemps relégués dans les tiroirs, au profit du combat idéologique. Curieux, alors que cet Allemand de l’Est est reconnu pour avoir révolutionné le théâtre, par ses écrits et ses mises en scène, la commémoration de 2006 s’est faite dans une honteuse discrétion, notamment en Belgique.

Une passion en chantier

Seul, Herbert Rolland affiche sa passion pour Brecht et y entraîne une jeune génération d’acteurs-chanteurs. On les retrouve dans une « Rêverie de sept éléphants », qui clôt une trilogie mise en chantier, en plusieurs étapes. Ce spectacle-cabaret est né en 2004 lors d’une conférence autour de « Brecht, un auteur pour le XXIème siècle ». Nous étions à l’époque tous surpris de voir l’engouement de la salle remplie de spécialistes certes, mais aussi d’amateurs, de simples spectateurs. Très vite a été créé « Tout est mouvement » le premier volet d’un plaidoyer pour Brecht. On y déambulait parmi sept comédiens, une conférence et un cabaret final que l’on retrouve dans « Rêveries de sept éléphants », quelques masques, vidéos et textes en plus. On trouvait à l’époque, le cabaret revigorant, très jouissif. L’arsenal Brecht se déployait avec fluidité, ramené au présent sans encombre. Dans une ambiance de cabaret forain les interprètes passionnés, très différents mais complices, chantaient juste en allemand et en français.

Mauvaise surprise : la première représentation de « Rêveries de sept éléphants » nous est apparue laborieuse, sans fluidité entre les récits et les chansons ou encore dans l’exploitation d’une vidéo signée Christiane Hommelsheim et Boris Lehman. Les interprètes nous ont semblé en méforme, même le charismatique musicien allemand Nino Sandow. Pourtant, ils sont débordants d’énergie mais paraissent enfermés dans leur passion complice, parfois cacophonique, en tout cas le soir de la première. L’émotion perce tout de même, dans le chant du navire aux cinquante canons, où une jeune hôtelière rêve d’un effrayant et vibrant « Tuez-les tous. A chaque tête qui tombera, je dirai hop là! » mais aussi dans les truculentes anecdotes de « Monsieur Keuner » et au final, le fameux conseil de Bertolt Brecht qui résonne pour notre siècle. « À une époque où règne la confusion, où coule le sang, où l'on ordonne le désordre, où l'arbitraire prend force de loi, où l'humanité se déshumanise, ne dites jamais : c'est naturel, afin que rien ne passe pour non-transformable.» Le spectacle se voulait « un voyage vers Bertolt Brecht, un feu d’artifices… politique, poétique, érotique, plein d’humour, une réflexion que le monde est transformable ». Le premier soir, il manquait, hélas, quelques fusées à ce feu d’artifices. Gageons qu’au fil des représentations, ces Rêveries trouveront leur juste rythme.

Nurten AKA (Bruxelles)

Rêveries de sept éléphants, de Bertolt Brecht
Jusqu’au 9 décembre à 20h,
Théâtre de la vie, 45 rue Traversière, 12010 Bruxelles, 0032/2/219.11.86

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4 décembre 2006 1 04 /12 /décembre /2006 23:57
FARCE CONVENUE

Un trompe l’œil où le vaudeville est mis en abyme, c’est la curiosité, hybride, que nous propose le Rideau de bruxelles. Le spectacle Occupe-toi de Feydeau nous bouscule de la Belle époque à aujourd’hui, prend appui sur la vie vaudevillesque de l’auteur français et réussit un exercice de style impeccable. La mise en scène d’Adrian Brine joue (trop) le jeu, généreux en tous points.


Décidément, on aura tout vu au théâtre ! En 2005, un auteur anglais d’origine galloise, David Lewis s’entiche un peu par hasard du maître incontesté du vaudeville, le Français Georges Feydeau (1862-1921). Il décide de relever un défi, « écrire, dit-il, une pièce à son sujet et dans son style ». Sans faille, l’auteur anglais emprunte le style, trace un vaudeville sur Feydeau accumulant les références autobiographiques et littéraires. La farce grivoise - bien évidement - se déroule dans la mécanique infernale du genre : quiproquos en cascades, amants, amantes, épouse virago, mari en caleçon, placards, portes qui claquent, billets doux dévoilés, et autres rendez-vous inopportuns. La partition se met en branle à la manière de Feydeau, « en trois actes et mouvement perpétuel », dont un acte en chambre d’hôtel, dans la garçonnière de l’auteur.
 Photo © Daniel Locu

De la Belle époque…


Quand le rideau sur le premier acte s’ouvre, quelle n’est pas la surprise du spectateur de se retrouver «au théâtre ce soir», du classique ringard (sauf votre respect!). L’intérieur, le cabinet de Georges, prend les couleurs de Paris 1900 avec ses meubles et son papier peint de notaire poussiéreux. Entre la bonne Yvette (Lara Hubimont). Monsieur (Pierre Dherte) se réveille sur un canapé, Madame (Isabelle Defossé) est rentrée de chez sa tante. Entre deux portes qui claquent, chacun est affairé. Tandis que Madame s’inquiète de son petit qui «n’a pas été» au pot, Monsieur tente péniblement de cacher une probable maîtresse (Delphine Dessambre), actrice débutante.

Dès les premières minutes est croquée le vaudeville, la maison bourgeoise parigote, de la bonne à la maîtresse planquée sous la table, de l’épouse «procureur» et du mari paniqué. Et tout s’enchaîne. Débarque l’ami médecin de famille (Bernard Cogniaux), amant de l’actrice, ainsi que le mari de cette dernière, Alphonse Habillot (Michel Israël), officier de police de son état, faiseur de cris d’animaux de toutes sortes, dont le talent n’a d’effet que sur la bonne. Rajoutez le jeune et tourmenté Levasseur (Sébastien Dutrieux), un écrivain engagé rival du grand Feydeau, et un singe dénommé De Sade. Entre les va-et-vient, Feydeau tente d’écrire une pièce, face à une actrice ambitieuse, une femme soupçonneuse, les amis, les maris, etc. Les billets doux tombent dans les mauvaises mains et tous (au deuxième acte) atterrissent en chassé- croisé à l’Hôtel Terminus…

…au sitcom

Ce n’est pas fini. Vous en laissant la surprise, sachez que le troisième acte est déboussolant. Il se déroule au présent. On y croise une fille au pair, un psychiatre sous Prozac, une maîtresse sous coke, un couple sur la touche, un débat sur la farce,… Le vaudeville, lui, comme une mécanique éternelle se poursuit tel une sitcom…

Sans conteste l’auteur David Lewis s’est magistralement occupé de Feydeau. La traduction française de John Thomas est brillante. Toutefois, la pièce semble n’être qu’un exercice de style, enfermé dans l’exploit ou la virtuosité. Mais il est relevé (heureusement) avec brio par les comédiens, tous excellents. Ne boudons pas cette pièce faussement originale dont les deux premiers actes dépendent du dernier. C’est cher payé pour une pièce de théâtre mais on y rit beaucoup.

Nurten AKA (Bruxelles)

Occupe-toi de Feydeau au Rideau de Bruxelles
Jusqu’au 31 décembre au Rideau de Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, Salle M. 0032/2.507.83.61

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2 décembre 2006 6 02 /12 /décembre /2006 18:30
JOYEUSE CONFUSION

L’auteur de la Prater-Saga réinvestit les planches de la « Volksbühne », avec une comédie intimiste, entre grotesque et dérision. Sur le modèle du théâtre de boulevard, René Pollesch nous donne une version loufoque et absurde d’une réflexion sur l’altérité.

Sur la cheminée en carton-pâte d’un salon bourgeoisement décoré style 19e, un écran télévisé reflète le public. D’emblée, les regards, sollicités, auscultent le décor et cherchent dans les hauteurs de la scène la caméra, ce miroir tantôt amusant tantôt gênant qui les intégrent de force à la mise en scène. Dès les premiers instants qui précèdent l’apparition des personnages, le ton est donné: un style incongru, ambivalent évoqué par un décor factice de théâtre dans le théâtre, tourné vers un seul objet : les autres.

Photo © Thomas Aurin

La mise en scène travaille soigneusement au subtil jeu de l’inversion : toutes les barrières de la séparation spectateurs/acteurs sont levées. La salle reste ainsi éclairée pendant toute la représentation : les acteurs peuvent observer à loisir le public présenté comme une scène. Comme pour mieux engager le spectateur dans le débat confus qui préoccuppe nos cinq personnages. « Faire un film sur les autres » c’est bien le projet autour duquel s’affairent nos sujets, sortis de la cheminée fumante en costume d’aristocrates, sur fond de musique épique. Un absurde « How did I die ? », le « comment suis-je mort » repris d’Alexandre Dumas , trône au-dessus des personnages, comme pour suggérer la portée métaphysique des dialogues hystériques, rythmés par des aller-et-venus rocambolesques. Les personnages basculent par la fenêtre, ressortent par la cheminée, se fondent dans les murs, le tout dans un décor enfumé qui ajoute à la confusion des gestes et des paroles. Les personnages en quête d’altérité changent régulièrement d’identité.

Les déchaînés Martin Wuttke et Sophie Rois, habitués des planches de la Volksbühne, se prennent avec virtuosité au jeu brouillon de Pollesch. Les paroles fusent, les sujets se mélangent, les genres se heurtent, les mots s’inversent, les phrases se répétent frénétiquement jusqu’à se vider de leur sens, dans une confusion si désopilante.
Si Pollesch lance un clin d’œil sarcastique à la rhétorique, il ne se contente pas d’un frivole badinage sur l’humanité. Il préfère user de ce joyeux laboratoire de l’absurde, où langage et identité sont mis à l’épreuve, pour célébrer la complexité de la conscience humaine, cette éternelle créatrice.

Elsa ASSOUN (Berlin)

L’Affaire Martin.
Occupe-toi de Sophie ! Par la fenêtre, Caroline ! Le Mariage de Spengler. Christine est en avance.

De René Pollesch.

Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz à Berlin. Les 07, 20 et 28 décembre 2006 à 19h30.

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27 novembre 2006 1 27 /11 /novembre /2006 22:45
UNE RENCONTRE D'IDÉES

En quelques années, Eric Emmanuel Schmitt est devenu au théâtre ce que Jean d’Ormesson est au roman. Brillant, il s’empare de sujets dans l’air du temps susceptibles d’intéresser la majorité. Il livre ses obsessions culturelles, comme celle de ses liens avec Mozart. Il est omniprésent sur les scènes, dans les librairies, sur les plateaux de télé et bientôt de cinéma.

« Le Visiteur », la deuxième pièce de Schmitt situe l’action en 1938, à Vienne, sous un régime nazi en pleine métastase, dans le bureau de Sigmund Freud. Elle confronte le père de la psychanalyse à un mystérieux personnage qui apparaîtra, selon les moments et les répliques : clone de son hôte, malade mental échappé de son asile, fantasme né de l’imagination de sa fille Anna, incarnation de Dieu, Diable déguisé. Pour compléter le tableau, l’auteur ajoute la silhouette d’un sbire de la Gestapo en pleine chasse aux Juifs.

Photo © Cassandre Sturbois

À travers des dialogues au langage aérien, Schmitt approche la question du racisme, liée à celle du fascisme. Il étend cela au terrorisme d’aujourd’hui. Il amène aussi l’interrogation à propos de la croyance en l’existence d’un dieu. Il effleure le rôle qu’un intellectuel pourrait jouer face à un régime qui le contraint.

Par le biais de Freud - 82 ans et un cancer de la mâchoire -, il s’aventure du côté des problèmes du vieillissement, de la souffrance et de la mort. Il pousse même une pointe vers une analyse sociétale actuelle en évoquant la perte des valeurs autre que celle de l’argent. Le raisonnement du vieux Sigmund sur la raison de l’absence de Dieu rappelle des pages de Camus dans « La Peste ». À savoir qu’un dieu bon ne permettrait ni le mal ni l’injustice. L’argument que lui oppose le Visiteur laisse les spectateurs sur leur faim. Il semble assez facile de prétendre que c’est à cause des philosophes, des penseurs, des créateurs, des novateurs, tous démolisseurs de foi religieuse et de repères fixes, que le monde contemporain va tellement mal.

Une comédie philosophe

L’emballage est plaisant. Schmitt s’abandonne même, comme un vaudevilliste, à des mots d’auteur avec calembour facile du type : « Il n’y aura plus de saints, il n’y aura plus que des médecins ». Beaucoup de répliques prennent la forme d’aphorismes enfilés les uns derrière les autres. De quoi sortir du théâtre en ayant l’impression d’avoir réfléchi.

La mise en scène de Bourdet est minutieuse. Autant qu’est hyperréaliste le décor conçu par Guilmin et Dupont destiné, lui aussi, à rendre crédible la rencontre improbable qui s’y déroule. L’interprétation vaut à elle seule le déplacement. Alexandre von Sivers en Freud irradie toujours de cette présence qui habite tous ses rôles. Quant à son Visiteur, Benoît Verhaert, il prend des airs de funambule pour nourrir un rôle dans lequel, corporellement, il semble en perpétuelle lévitation. Gérald Wauthia apporte une note de cynisme primaire à la fois drôle et inquiétante. Nathalie Laroche glisse une pincée de sentiments et une once de pragmatisme en cet univers malmené par l’Histoire.

Michel VOITURIER (Lille)

Le Visiteur
Texte : Eric Emmanuel Schmitt (éd. Actes Sud Papier)
Distribution : Alexandre von Sivers, Benoît Verhaert, Nathalie Laroche, Gérald Wauthia
Mise en scène : Gildas Bourdet assisté d’Elisabeth Lenoir
Décor : Christian Guilmin et Thierry Dupont
Lumière : Laurent Kaye
Bande son : Thierry d’Otreppe
Production : Théâtre de Namur, Théâtre Le Public et Cie Gildas Bourdet

En tournée au Centre culturel de Verviers le 28 novembre, au Centre culturel de Ciney le 29, au Centre culturel d’Ottignies Louvain-la-Neuve le 30 ; à la Maison de la Culture de Tournai le 1 décembre ; à la Maison de la Culture d’Arlon les 13 et 14 ; au Théâtre municipal de Tourcoing les 21 et 22 ; au Wolubilis à Bruxelles du 27 au 29. 

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26 novembre 2006 7 26 /11 /novembre /2006 15:16
PETITES CRUAUTÉS EN FAMILLE

Figure de proue du théâtre européen, le metteur en scène d’origine Suisse, Christophe Marthaler, possède désormais une notoriété qui remonte à sa pièce Murx den Europäer ! Murx Ihn ! Murx ihnab ! patriotischer Abend (Bousille l’Européen !) présentée lors du premier KunstenFestival des arts en 1994. Pour la onzième édition du Kunsten, Marthaler envahit avec « sa famille » d’acteurs-chanteurs les espaces du théâtre le KVS, à Bruxelles, afin de poursuivre son exploration des esthétiques et des écritures les plus variées pour un théâtre hors normes.

Le courant d’énergie qui circule dans cette ville, terre d’accueil pétillante, l’a fortement inspiré. Les labyrinthes de son titanesque Palais de Justice, surplombant la rue Royale, s’entrelacent, à l’image des nœuds dont sont saisis les personnages « marthaliens ». Sur fond de belgitude, Winch Only s’inspire d’un opéra de Monteverdi, l’Incoronazione di Poppea, et s’attache aux secrets de famille. Dans un salon bourgeois, s’imposent une cheminée dans l’âtre de laquelle s’amuseront à disparaître les personnages, des portes inertes, des escaliers escamotés. A l’étage, une galerie, véritable lieu d’exposition pour des détails incongrus et remarquables que la scénographe Anna Viebrock a disséminé, tel ce rail à mécanisme rotatif auquel sont suspendus des tutus romantiques blancs.
 Photo © DR

Le décor de cet univers en devenir est ainsi propice aux échappées secrètes et s’annonce comme le reflet des nombreuses réalités auxquelles sont enchaînés les membres de cette famille un tantinet horrible – c’est plus passionnant !- mais surtout déconcertante. Dans ce huis clos, les silences sont criants, la fragilité des êtres poignante. Leurs manques, leurs puérilités, leurs espoirs déçus sont des tiraillements à la limite de l’angoisse. Marthaler donne ici à voir un projet musical sur l’abus de pouvoir et la dissolution des liens familiaux. Affalés sur des bancs d’accusés, volés au Palais de Justice, ils pouffent de rire, de larmes, chantent à tue-tête, en allemand, ou « en rien », font crisser les tables de leurs doigts. Les sons emplissent un territoire absurde où la présence de chacun déclenche tantôt la farce, tantôt la violence, parfois la vulgarité, souvent la tristesse des autres. Chacun tente au cœur de ce « brouhaha » de trouver sa place, peut-être même seulement « une place ».

Winch Only
appartient à ces spectacles ouverts, à travers lesquels on ressent le goût pour l’expérimentation, le refus des conventions, la frontalité du dérangement, le défit de la patience. Cette pièce offre un parcours imaginaire et sinueux, elle se cueille par le bout de petits gestes éloquents qui lui donnent tout son caractère. Il ne tient qu’à nous de démentir l’une de ses sentences : « les vivants sont des morts en vacances ».

Pauline BARASCOU (Bruxelles)


Winch Only, (vu à Bruxelles), puis au Théâtre National de Toulouse, les 18 et 19 Novembre 2006.
Conception et mise en scène : Christophe Marthaler
Scénographie : Anna Viebrock, Frieda Schneider
Basé sur la musique de Claudio Monteverdi

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Chronique Fraîche