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Mois Après Mois

Festival d'Avignon

19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 15:36
POTACHERIES

Jouer sur la parodie, l’absurde est l’ingrédient principal de cette création collective qui n’échappe pas aux poncifs et en remet allègrement jusqu’à l’indigestion. Un raté que sauve en partie l’énergie et le dynamisme de jeunes comédiens en train de s’amuser sur scène comme des collégiens en goguette.

Dans l’aire de repos d’un hypermarché, les vendeuses, caissiers, approvisionneurs, bouchers, libraire, chefs de rayon se croisent, s’interpellent, se jalousent, se méprisent, s’aiment, se déchirent, rêvent… Cela fait un beau tohu-bohu de paroles, une macédoine de comportements gesticulatoires, un salmigondis de situations. Des caractères réduits à leur caricature se confrontent et s’affrontent.

Photo © Panach’Club

Cette « Illusion chronique » se veut chronique de leurs illusions mais finalement se réduit à une illusion de chroniques. Car toutes ces mini intrigues qui s’entremêlent ne mènent pas loin. Car ces parodies de feuilletons tragicomélos dont nous abreuve la télé ont un côté suranné au point d’en perdre toute efficacité. Sous prétexte de dénoncer ou, disons, d’égratigner la folie consommatrice, cette suite d’improvisations codifiées et assemblées prend des allures de vaudeville bricolé, chansons comprises. Si les portes ne claquent pas, les entrées et les sorties cavalent dans tous les coins. Les répliques accumulent les mots d’auteurs, parient sur des calembours douteux (parler d’une distribution où se retrouvent Alain Melon, Johnny Cèpe, Vanessa Radis… est d’une facilité éculée).

Des procédés à l’ancienne


La représentation n’omet pas l’inévitable phrase redondante qui ressort à tout bout de champ de la bouche d’un personnage ou le geste mécaniquement répétitif d’un autre pour garantir le comique de répétition. Comme ce menu finit par s’épuiser, la troupe relance la machine en faisant débarquer sur place une équipe de cinéma qui vient tourner un film. Et ça repart avec les mêmes recettes sur les mêmes chapeaux de roue. Le superficiel s’en donne à cœur joie.

Le public s’amuse, bon enfant. Il en a pour son argent : tous les sujets y passent. On a droit à du people, du mannequinat, de la promotion de best-sellers ou de tubes de variétés, des immigrés clandestins, des théories de psychanalyse de groupe, de l’exploitation des travailleurs par les multinationales, des amours malheureuses, de l’ascension sociale spontanée d’un lampiste écrivain et scénariste génial, de l’esprit judéo-chrétien de sacrifice face au matérialisme forcené, du harcèlement sexuel…

Bref cela se résume à une série d’historiettes puisées dans l’air du temps, susceptibles de faire les beaux jours d’émissions de Jean-Luc Delarue. À réserver quand on a une soirée à perdre et si on veut admirer des costumes fort bien réalisés. Car malgré les ambitions de la troupe, on est loin de ses modèles, les Monty Python.

Michel VOITURIER (Lille)

L’Illusion chronique

Texte : création collective
Mise en scène : Eric de Staercke
Distribution : Arnaud Crèvecoeur, Raphaël Charlier, Joséphine de Renesse, Aïssatou Diop, Fanny Hanciaux, Marie-Noëlle Hébrant, Maud Lefebvre, Valéry Massion, Laetitia Salsano, Sébastien Schmit, Marc Weiss, Delphine Ysaye.
Mise en scène : Eric De Staercke
Assistant à la mise en scène : Thomas Van Zuylen
Scénographie : Maïté
Création Lumières : Benoît Lavalard
Direction musicale : Eloi Baudimont

Tournée : du 16 au 20 janvier à l’Eden de Charleroi ; du 24 janvier au 10 février au Centre culturel des Riches Claires à Bruxelles ; le 12/02 au Centre culturel Action-Sud de Viroinval ; du 13 au 16/02 à la Ferme de Martinrou à Fleurus ; le 17/02 à l'Ecrin d'Eghezée ; le 24/02 au Centre culturel d'Andenne ; le 08/03 au Crac's à Sambreville ;le 14/03 à la Maison de la Culture de Tournai ; les 21 et 22/03 au Théâtre d'O à Montpellier [F] ; le 31/03 au Théâtre Georges Leygues à Villeneuve-sur-Lot [F] 

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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 12:34
ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE

La complainte des percussions de Manou Gallo annonce la couleur : puissance et résonance. Le spectateur va vibrer pendant plus d’une heure, au rythme incessant de cette pièce-poème de Kay Adshead.

Mise en scène par Michael Batz, habitué des spectacles provocateurs et engagés, La Femme fantôme retrace l’itinéraire hallucinant, et pourtant réel (basé sur des témoignages) d’une journaliste africaine réfugiée en Angleterre. Elle a vu sa famille entière (parents, mari et fille) décimée sous ses yeux en représailles d’articles critiquant le régime politique de son pays. Menacée de mort, la femme noire doit fuir pour survivre. Là, commence un parcours du combattant pour exister dans ce «  pays d’accueil ».

Photo © DR

La scène est épurée, avec pour tout décor un grillage coiffé de barbelés, une valise pleine de souvenirs douloureux, une chaise (de l’accusée), une barre qui va du sol au plafond, au centre d’un cercle de sable. Ce cercle, c’est celui de l’enfer quotidien des réfugiés politiques.
Carole Karemera interprète cette femme en exil imposé, et croque une trentaine de personnages. Cela va des douaniers qui l’ « accueillent » à l’aéroport d’Heathrow, en passant par les gardiens du centre de rétention, les enquêteurs de l’administration, les autres demandeurs d’asiles…

De l’horreur naît la beauté


L’histoire touche par la cruauté des situations, l’inhumanité des personnes rencontrées. Dès la première seconde, on est aspiré dans cette galaxie à la fois proche de nous, mais pourtant si lointaine de nos préoccupations quotidiennes. La femme conte la façon dont les enquêteurs anglais suspectent sa requête. Accusé d’emblée, elle doit relater son histoire avec une précision scientifique, la moindre faille étant exploitée par l’administration. L’histoire du massacre qu’elle a vécu en Afrique donne lieu à une mise en scène aussi originale qu’efficace. L’actrice sur le devant de la scène se colle à un projecteur qui reflète son ombre géante derrière elle. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, rongée par son drame et cuisinée à petit feu par la machine administrative.

Son jeu extraordinaire sur un sujet d’une telle gravité a encore plus de résonance grâce à l’illustration sonore de Manou Gallo. Celle-ci tire des balles musicales, fait sonner les sirènes, fait danser la mort et la vie. Sa complicité avec la comédienne offre des moments de répit, où le spectateur reprend une bouffée d’oxygène. Le rire comme exutoire, salvateur. La femme caricature avec finesse la bassesse de ses bourreaux en costume, sans une once d’aigreur. Elle défait le système en montrant son absurdité. Seule sur scène, elle imprime pourtant un rythme incessant et donne une épaisseur humaine bouleversante au personnage. Alors, passer à côté de cette pièce édifiante peut nuire à la santé, à la conscience. Le théâtre militant, éclairant des sujets durs et délicats, nous éclaire sur la part d’ombre de nos démocraties. « Les mots sont comme de la cire chaude et cette pièce-poème un cri », lance la "femme fantôme". Il faut d'urgence aller voir la pièce pour que ce cri ne s’éteigne pas dans la nuit.

Gabriel HAHN (Bruxelles)

Lire aussi la critique de Nurten AKA.

La Femme fantôme
Texte : Kay Adshead
Mise en scène : Michael Batz assisté de Valérie Suner
Interprète : Carole Karemera
Musique : Manou Gallo
Traduction française : Séverine Magois, Lansman Editeur

Reprise du 9 au 27 janvier 2007 au Théâtre de Poche 1a Chemin du Gymnase 1000 Bruxelles (Bois de la Cambre)

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18 janvier 2007 4 18 /01 /janvier /2007 20:09
PAROLES POUR LA LIBERTÉ

À mi-chemin entre le récital poétique et le théâtre d’intervention, « L’Homme en je » donne voix à des textes venus de partout, et surtout de la plume de François Marmignon, qui interprète ses poèmes créés en prison à l’occasion d’ateliers d’écriture.

Il est sur scène avec sa maladresse de comédien débutant mais avec la conviction de celui qui veut s’en sortir par la réinsertion, qui crie son vécu et son espérance. À ses côtés, une des chanteuses du groupe « Les Belles Lurettes », Martine Delannoy, et l’acteur poète Hervé Leroy. L’un et l’autre mettent à leurs interventions une persuasion venue de l’intérieur pour meubler tant l’espace scénique que celui de la parole.
Ce trio devient quatuor grâce à la présence de Bara Ravaloson batteur et contrebassiste. Son incontestable engagement physique et sa virtuosité créent des climats sonores qui soutiennent et conditionnent les rythmes du spectacle. C’est une présence active qui dialogue avec les mots, les souligne, les soutient, les magnifie.

Le propos consiste à s’approcher du problème si rebattu de la répression et de la punition. Il n’est nullement de traiter du sécuritaire. Il place le public du côté des accusés, des incarcérés. Il indique leur isolement, leur écrasement sous un système qui les dépasse, leur désarroi devant l’implacable de lois dont ils expérimentent le concret. Il pose la question non de la liberté, ce qui est un faux problème, mais de la conquête personnelle de l’autonomie afin de s’insérer plus ou moins harmonieusement dans la société.

Photo © Drama Makina

S’interroger sur la société

Celle-ci est dénoncée comme étant vouée à la consommation. Elle induit des peurs dont l’inventaire est dressé. Elle accroît les solitudes naturelles, celles déjà qui « épousent les barreaux », et elle n’offre pas souvent le travail espéré à ceux qui retrouvent le monde extérieur. Elle se lit à travers des faits divers, des confessions écrites dans le spontané des chantiers d’écriture, des textes de poètes et de chanteurs. Se mêlent les interpellations au sujet de la violence latente, les retours sur « un passé gravé dans la roche », la jouissance sensuelles de la cuisine, l’envie de prendre son envol, le ressassement des doutes, la recherche d’une identité. Car si les antécédents ne s’effacent pas, l’avenir reste à tracer.

Tout cela est matière à débat. C’est un des buts du spectacle dans sa tournée auprès d’établissements scolaires. C’est aussi le résultat d’un compagnonnage qui devrait permettre de passer du vécu mis en scène à une existence assumé en vue d’une vie neuve, du je individualiste à un je collectif.

Michel VOITURIER (Lille)

L’Homme en je
Textes : François Marmignon, Paul Louka, Jacques Brel, Victor Hugo, Aimé Césaire…
Mise en scène : Serge Ternisien
Musique : Bara Ravaloson
Production : Drama Makina
Distribution : Martine Delannoy, Hervé Leroy, François Marmignon


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18 janvier 2007 4 18 /01 /janvier /2007 19:59
DÉMOCRATIE DES BARBELÉS

Du théâtre explicitement politique et extrêmement… poétique et métaphorique, c’est le pari fou de La Femme fantôme de l’auteure anglaise Kay Adshead, mis en scène par l’Ecossais installé en France, Michael Batz, sur la scène engagée du Théâtre de Poche à Bruxelles. Un Prix du meilleur seul en scène 2006 pour Carole Karemera.

La pièce raconte l’épopée effroyable d’une jeune femme noire, poète et journaliste qui a fui son pays d’Afrique, à cause de ses écrits et après avoir assistée au massacre de sa famille et s’être fait violée par des « soldats ». Munie de faux papiers, elle débarque en Grande-Bretagne et demande asile. « J’ai donné au temps un nouvel élan. Les jours féroces dansent à présent ». Plus d’une heure durant, on la suit, d'un centre de détention à la misère d’une chambre de fortune, d’une carte de séjour exceptionnel au renvoi définitif au pays d’origine, en violation de la Convention de Genève. Et on les rencontre tous, dans une exécution efficace, entre récits et interrogatoires sarcastiques à charge : flics, vigiles, médecins, hommes de lois, compagnons d’infortunes. Un monde individualiste saupoudré de mains tendues… Prise dans un tourbillon d’injustices, elle en crèvera.

Photo © DR

L’originalité de La Femme fantôme est d’être attachée comme un puzzle avec des flash-back constants, des ruptures incessantes d’une panoplie de personnages interprétée par une seule comédienne, soutenue en musique et en lumière. Il faut entendre l’entrechoc du langage imagé de l’intime à la rigidité sarcastique de l’administration, dans un espace mentale réduit à l’essentiel : un grillage terminé par des barbelés, une valise, parfois de violents spots de lumière ou des sirènes hurlantes. Entendre aussi des chants « ancestraux » d’Afrique par la musicienne Manu Gallo (ex-Zap Mama), et admirer les nombreux changements de lumières de Julia Grand qui permettent à Carole Karemera, comédienne belge d’origine rwandaise, d’entrer en scène, magistrale. Elle réussit, concentrée dans un jeu sur le fil, quasi athlétique, d’incarner dans un rythme ultra rapide, parfois en quelques mots, par un changement de voix, d’accents (africain, belge, anglais), et/ou de silhouettes, cette foule de personnages-types. Au final? Impossible de ne pas être ébranlé.

Nurten AKA (Bruxelles)

Lire aussi la critique de Gabriel HAHN.

La Femme fantôme, de Kay Adshead, jusqu'au 27 janvier au Théâtre de Poche, 1a Chemin du gymnase 1000 Bruxelles, 0032/2/647.17.27, 

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15 janvier 2007 1 15 /01 /janvier /2007 21:28
DRÔLE DE BESTIAU

Il serait temps d'en parler… Il prolifère dangereusement ! Le Seul en scène ne vient pas d'être découvert en forêt amazonienne et n'appartient certes pas à une espèce en voie de disparition. Tout au contraire. Il a connu des formes archaïques : bouffon du roi ou griot, suivant les cultures, évoluant au fil du temps, il s'est appelé diseur, chansonnier, humoriste, conteur, ou tout simplement… acteur dans un "monologue". Un acteur "comme les autres" qui maintenant prend abondamment une certaine revanche en faisant un "one man show", - en français : un "seul en scène".

Sans doute était-il frustré d'être devenu, fusse dans les mains de génie, un pantin que le metteur en scène manipulait à sa guise. Certes "il adhérait au projet" de tout son cœur et son talent mais il se sentait souvent frustré de ne plus voir son nom mentionné sur "le matériel promo", un sort qu'il partageait avec l'auteur même, parfois (combien de "MACHIN met en scène Don Juan" avec parfois, au-dessous, plus petit, "de Molière"… et c'est tout !). Talentueux, certes mais aussi peut-être quelque peu cabotin et vaniteux, piaffant d'envie de dire et montrer des choses personnelles, il a voulu cavaler hors des formes traditionnelles et… cavalier seul ! Naguère de sexe masculin, on voit maintenant des comédiennes être "seulE en scène" et "le genre" lui-même, le monologue, est devenu multiforme. C'est que, outre jongler avec un texte puissant (ou non), il sait faire de plus en plus de choses le/la comédien/ne : jouer d'un instrument, chanter, danser, connaître l'une ou l'autre technique de cirque et de music-hall… donc donner autant de facettes au genre que de seulS en scèneS…
  Photo © Fréderik Haugness

Mais il caracole en tête des succès, le "seulenscène" !

Et ça fait de gros, de très gros, succès ! Qu'on se souvienne des "Monologues du Vagin" créé au Poche par Fanny Cottençon en avril 2000 (4 reprises + 1 encore en 2006 mais dans une tout autre formule), "Oscar et la Dame Rose" par Jacqueline Bir la saison dernière et toujours depuis 2000, Pie Thisbanda dont le "Fou Noir au Pays des Blancs" dépasse la millième et s'offre le Cirque Royal… Un des plus beaux (ou plus belle ?) seul/e en scène du moment, primé fort justement, est Carole Karemera pour "La Femme Fantôme" en reprise au Poche.

Réservons pour un autre moment une place spéciale au conteur, la première place, car n'est-il pas à l'origine de l'acte théâtral même ? Descendant plus direct du griot, le conteur Pie Thisbanda appartiendrait davantage à cet art à part entière, comme Michèle N'guyen et d'autres… suscitant des Rencontres (comme celle "Internationale de Conteurs"), des Festivals ("de Conteurs" à la Maison du Conte)…

Conteur nu et acteur connu

Ce qui ferait la spécificité du seulenscène A.O.C, c'est qu'il ne bouscule pas les règles de la "boîte boire", des "murs théâtraux" et que même connu, il/elle est supposé/e ne pas "faire son numéro" mais se mettre au service d'un auteur, d'une histoire, d'un, ou des personnages le plus souvent, car il/elle aime beaucoup jouer les Frégoli (ça fait partie de sa revanche, à lui/elle qu'on cataloguait souvent dans les mêmes "emplois").

Dernièrement nous avons pu en voir de multiples facettes avec une "Biennale" au Théâtre "L" d'Ixelles. Le champ d'action du seulenscène est immense; un vrai kaléidoscope de manières de montrer des univers complètement différents. Grâce à l'accueil du petit théâtre de "La Flûte Enchantée"*(plus habitué pourtant aux auteurs confirmés), "au service d'un auteur" est bien la démarche de Boris Stoïkoff, acteur sensible qui fit les beaux soirs de la plupart des théâtres bruxellois et met ici tout son talent dans l'expression d'un auteur porté à la scène pour la première fois : Richard Vandevelde. Comme un témoignage, une confidence de cœur à cœur, touchante et pathétique, rendue proche par la petitesse du lieu, une musique subtile, une scéno appropriée, on est fasciné… alors qu'on connaîtra bien peu du contexte social, de la vie courante, de cet homme, poussé à s'inventer un double, à lui parler ou à pester contre des échanges virtuels qui le laissent insatisfait, poussé à aller jusqu'à la négation suprême, la "suppression" de "ce qu'il ne veut pas devenir".

C'est que, en fond, l'intention est grave. Il y a ce que Vandevelde pose comme une "aberration": le fait que "on refuse à un homme, lorsqu'il est encore conscient, de décider s'il veut, ou non, vivre mentalement amoindri" ; cet homme voyant sa déchéance progressive, "n'est pas autorisé à respecter son code d'honneur, son refus à lui d'errer dans un asile ou un hôpital", en clair de "mettre fin à ses jours", dans un pays qui a cependant admis le "droit à mourir dans la dignité". Une écriture recherchée, qu'on pourrait qualifier de "littéraire", mais un vrai soliloque, une logorrhée, qui illustre parfaitement ce qu'est être seul, sur la grande scène de la vie, sur "l'écran noir des nuits blanches" de cet homme qui dit "A part la nuit, je suis normal".

Suzane VANINA (Bruxelles)

"Si c'est un homme"/Théâtre de Poche "La femme fantôme" de Kay Adshead, Théâtre de Poche : du 9 au 27.01.2007 – "A part la nuit, je suis normal" de Richard Vandevelde, Théâtre de la Flûte Enchantée : du 5 au 28.01.2007.

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14 janvier 2007 7 14 /01 /janvier /2007 16:40
CÉLINE À L'EAU DE BACH

Avec « Il est venu tant de monde dans ma chambre », le metteur en scène Jean-François Politzer (L'Atelier Corneille) signe l'adaptation hétéroclite d'un chef d'oeuvre,  « Mort à crédit », de Céline, contrebalancé par des cantates de Bach et quelques tableaux vivants à la Bosch, sans éluder l'écrivain antisémite Céline. Un projet audacieux, au résultat en demi-teinte.

« L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches ». Nous sommes bien chez Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain français trublion de l’entre deux guerres qui dérange aux entournures. Auteur d’épopées cyniques et violentes comme son premier roman « Voyage au bout de la nuit » (prix Renaoudot) mais aussi de pamphlets anti-communistes et surtout antisémites. Ce compagnon de route sulfureux de Vichy ne reniera jamais sa haine du juif, jusqu’à sa mort en 1961 au moment où il fait son entrée dans... la Pléiade.

Il faut tout de même concéder que le romancier Céline révolutionne le récit traditionnel, avec ce qu'il appelle sa « petite musique », jouant du rythme, des sonorités, de la ponctuation et de l’argot avec brio. Au centre de ses romans, en grande partie autobiographiques,trône l’anti-héros, le lâche, l’abject, le burlesque et le tragique. Anarchiste devenu antisémite névrotique, Céline est un mythe, un vrai écrivain insolent mais dérangeant. « Comment un tel homme peut-il avoir produit une telle œuvre? », se demande le metteur en scène Jean-François Politzer.
 Photo © Juliette Baudoin

Son spectacle « Il est venu tant de monde dans ma chambre » nous embarque chez Céline. Un titre issu du deuxième roman autobiographique « Mort à crédit », descente chez des petits commerçants miséreux. L'adaptation de Jean-François Politzer et Dominique Rongvaux questionne par opposition. Face à cet homme sans Dieu, ils placent un homme rempli de Dieu : Bach et ses cantates sacrées.

Récit polyphonique

Ainsi sur scène, tel un prologue, une question projetée sur le mur de briques du Théâtre de la Vie nous interpelle: « Peut-être l'artiste est-il un monstre qui tente de faire cohabiter des extrémités en lui ».
Devant nous, trois hommes dispersés dans une chambre sommaire, couverte de moreaux d'arbre. Pendant plus d’une heure, trois personnages se passent la parole. Silent (Dominique Rongvaux), Silourd (Phil Kaiser) et Sitriste (Raphaël Karwatka) racontent et jouent, basculant continuellement du monde de Céline à celui évoqué par les psaumes de Bach. Entre des extraits de « Mort à crédit » (du décès de M. Bérenge, au chien errant ramené au dispensaire) et d’autres écrits, ceux des souvenirs de guerre ou ceux de Lucette Destouches, la femme de Céline, des psaumes jaillissent : « même si mon regard est brisé, je veux le tourner vers le sauveur ».

Les comédiens imitent tantôt la crucifixion, tantôt un lynchage, tantôt un empalement. Mais Céline revient, avec son venin pour les « insomnies des intellectuels, mi-narcissique, mi-masochiste », son témoignage de médecin chez les petite gens, des « ventouses qu’il faut tripoter de haut en bas, mesurer tout, l’artère et la connerie !... » Dans ce melting-pot fluide, parfois hermétique, arrive le procès de l’écrivain antisémite, sur la thèse de la « dissociation bien commode » entre l’écrivain et l’antisémite, entre la littérature et l’homme…

Malgré le procédé systématique de Céline/Bach, le spectacle semble se contenter de pérégrinations souvent obscures, telle une démonstration non aboutie, boiteuse et parfois verbeuse. On pense trouver Céline, on le perd, lui et sa « petite musique » ; à peine la férocité de l’homme se devine-t-elle. Un comble. On se demande ce que Bach vient faire dans cette galère. Quant à Bosch, il se manifeste par de trop faibles clins d’œil. Du verbe sans la verve de Céline, le projet se révèle trop court d’inspiration. Reste une audace, à saluer.

Nurten AKA (Bruxelles)

Théâtre Projet Céline/Bach/Bosch au Théâtre de la Vie
Jusqu’au 14 janvier à 20h, dimanche à 17h, au Théâtre de la Vie - 45 rue Traversière 1210 Bruxelles, 0032/2/219.60.06  

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4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 13:02
LES RELATIONS NON ÉQUITABLES

Dans notre monde où l’économique prime sur l’éthique, il est normal que les artistes se penchent sur la façon dont "malfonctionne" notre société. Si l’homme devient marchandise, plutôt que force de travail et de créativité, les rapports entre les êtres sont déformés et décharnés.

Le spectacle chorégraphique de Koen Augustijnen et des Ballets C de la B, accueilli au Théâtre des Tanneurs à Bruxelles, met en relation le passé et le présent, une certaine forme de beauté ancienne et une violence contemporaine certaine. Il tisse des alliances et montre des oppositions. De cette dualité naît une représentation métaphorique de notre univers voué à l’impitoyable.
 Photo © Chris Van der Burght

Devant et à l’intérieur d’un décor évocateur de l’entassement des conteneurs, architecture gigantesque du transit des produits importés et exportés par le port d’Anvers, des danseurs, des musiciennes et un chanteur viennent confronter des perceptions divergentes. Les choix esthétiques mettent en parallèle un art policé et une production qui ne refuse pas les côtés brut de sa forme. En effet, les musiques baroques cohabitent avec l’électronique de Guy Van Nueten. Le chant de l’alto Steve Dugardin sur des vers précieux se mêle aux paroles spontanées d’un des danseurs. Ceux-ci entraînent avec eux le quatuor des violonistes et le chanteur. La chorégraphie intègre danse contemporaine et acrobatie. Les mouvements font alterner agressivité et tendresse, torture et fragilité.

Va-et-vient de jadis à maintenant

Ces perpétuels va-et-vient de jadis à maintenant, de l’humanité à la bestialité, de l’harmonie au chaos, de la liberté à l’oppression constituent la trame d’un spectacle où les tensions s’expriment avant d’être allégées par des pointes d’humour. C’est bien de notre monde qu’il s’agit. Celui où il est difficile d’affirmer ne pas être comme les autres, d’avoir une identité. Celui où le groupe, la bande prime sur l’individu. Là où les pulsions ont pris la place de la réflexion et du raisonnement.
 
Séquence après séquence, sans qu’il y ait d’histoire unique, se construit l’image d’êtres malmenés et malmenants, victimes et bourreaux, en quête d’avoir mais dépossédés d’eux-mêmes. Au milieu de tout cela, des instants d’amour, de solidarité, de vulnérabilité porteurs d’un fifrelin d’espérance. Les violons jouent des airs sublimes que la voix de Dugardin transcende. Les interventions électroacoustiques ont le rêche des grincements de la société. Les danseurs se mettent en danger de torsions, de ruptures d’équilibre, d’escalades des caissons métalliques, de chocs, d’affrontements physiques, de manipulations dont l’énergie dynamise la représentation.

Malgré la diversité des approches, jamais le public n’a l’impression d’un collage fait de bric et de broc. L’ensemble, en dépit de quelques légères longueurs, reste cohérent. Il rend perceptible grâce aux gestes un monde qui se met à mal lui-même.

Michel VOITURIER (Lille et Hainaut)


Import Export
Conception et mise en scène : Koen Augustijnen
Distribution : Lazar Rosell, Koen Augustijnen, Marie Bauer, Juan Bentiez, Gaël Santisteva, Milan, Szypura
Chant : Steve Dugardin
Musiciennes : Eva Vermeeren, Saartje De Muynck, Evelien Vandeweerdt, Herlinde Verheyden Musiques : Guy Van Nueten, Charpentier, Clérambault, Couperon, Hahn, Lambert
Dramaturgie : Guy Cools
Lumières : Carlo Bourguignon et Kurt Lefevre
Production : Les Ballets C. de la B.

Tournée : à la Magdalenazaal de Bruges, le 21 décembre ; à La Rose des Vents de Villeneuve D'Ascq (F) le 9 janvier 2007 ; Théâtre de la Ville-Les Abbesses à Paris (F) du 9 au 11 et du 23 au 27 ; au Centre culturel de Genk le 1 février ; au Hebbel Theater de Berlin (D) du 6 au 8 février ; au Manège de Maubeuge (F) le 20 ; au Rive Gauche de Saint-Etienne-du-Rouvray (F) le 22 ; au Kunstencentrum STUK de Leuven les 26 et 27 ; au Kultur Nord d’Oldenburg (D) le 1 mars ; au Carreau de Forbach (F) le 8 ; à l’Olympia d’Arcachon (F) le 13 ; au Centre Culturel Agora de Boulazac (F) le 15 ; au Stadsschouwburg à Amsterdam (NL) le 21 ; au Teatro Central de Séville (E) les 23-24 ; au Théâtre ForuMeyrin de Meyrin (CH) les 02-03 avril ; à L'Espal du Mans (F) le 24 ; au Théâtre de la Butte de Cherbourg (F) les 26-27 ; au festival de Brighton (GB) du 12 au 15 mai ; au Tramway de Glasgow (GB) du 17 au 19 ; au Teatro Gayarre de Pampelune (E) le 23 ; au Vooruit de Gand du 6 au 8 juin ; au South Bank de Londres du 12 au 14 ; au Dance Center de Kalamata (GR) les 21 et 22 juillet ; au Zürcher Theater Spektakel de Zurich (CH) du 21-23 août ; au Torinodanza de Turin (I) les 21-22 septembre ; au CC De Warande à Turnhout le 4 octobre ; au Culturgest de Lisbonne (P) les 12 et 13 octobre ; au Grand Théâtre de Luxembourg (L) du 18 au 20 janvier 2008 ; au Stadsschouwburg de Groningen (NL) le 15 février. 

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24 décembre 2006 7 24 /12 /décembre /2006 01:15
UN POUCHKINE EXARCÉBÉ

Lorsqu’il écrit « Mozart et Salieri », une de ses « Petites tragédies », vers 1830, Pouchkine met en présence deux personnages en position d’affrontement. En quelques pages, tout est dit.

Ce sujet sera repris par Peter Shaffer dans sa pièce « Amadeus » que Milos Forman porta à l’écran. Ramassé dans sa forme, le dialogue de l’auteur russe ne s’éparpille pas du côté d’une multiplicité de personnages. Seuls, face à face, Salieri le jaloux et Mozart le fantasque jouent la confrontation entre deux êtres que tout oppose hormis leur amour pour la musique.

Tatiana Stepantchenko s’est emparée de ce texte dense monté au Manège de Mons et au Phénix de Valenciennes. Comme dans sa vision de « La Cuisine » d’Arnold Wesker, elle a choisi de donner de l’importance au corporel. Dans le cas présent, ce ne sera pas le mouvement et le bruit mais la tension et la voix. Julien Roy et Alain Eloy sont les deux compositeurs rivaux. Leur prestation sera donc charnelle jusqu’à l’outrance. Eloy Mozart, en noir, sera sautillant et ange primesautier ; Roy Salieri, en blanc, sera tout de raideur et de démoniaque présence. Tous deux diront leurs répliques comme si elles étaient destinées à être mises en musique pour un opéra. Des pulsions vocales, des ruptures de rythme, des modifications de tonalité ponctuent des mots qui perdent parfois leur sens afin de devenir mélodie.
 Photo ©  Daniel Cordova

Au lieu d’assister à un duel psychologique, le public est convié à un duo où le chant est remplacé par la mélopée, la psalmodie, l’éructation, l’emphase, la véhémence. Une impressionnante performance permettant d’allonger un peu un échange que l’écrivain a réduit à l’essentiel, sans pour autant atteindre 45 minutes de représentation. Là se trouvent les raisons d’une frustration du spectateur. Il a à peine le temps de s’insérer au cœur du débat fatal engagé par les deux protagonistes que tout est déjà terminé. Par bonheur, il se rabat sur les éclairages multiples et intelligents ainsi que sur la scénographie insolite et grandiose d’Yves Collet qui aident la direction d’acteurs de Stepantchenko à s’accaparer le volume du plateau. Les sièges étroits, au dossier étiré, mettent les personnes en déséquilibre à maîtriser. Les chemins de lumière tracent des routes parallèles et des territoires où il faut se lancer pour pénétrer dans l’univers de l’autre. Les pénombres dosées avec précision suscitent des atmosphères de mystère. Des espaces s’ouvrent, se ferment, débouchent sur un au-delà, suscitent des apparitions spectrales (Thierry Herman en musicien de foires, Patricia Clément en cantatrice).

Reste un écho de l’interrogation portée par Pouchkine à propos de l’inégalité des dons, de l’emprise délirante de la jalousie et du dépit sur la raison, et cette ultime réflexion sur le fait que « génie et crime sont deux choses incompatibles ».

 Michel VOITURIER (Lille)

Mozart et Salieri
Texte : Alexandre Pouchkine (Mozart et Salieri, coll. Photophore, éd. Bernard Gilson, Bruxelles) Mise en scène : Tatania Stepantchenko
Distribution : Alain Eloy, Julien Roy, Thierry Herman, Patricia Clément
Scénographie et lumières : Yves Collet
Costumes : Dominique Louis-Kashanian
Production : Le Manège/Mons, Cie Or Azur, Phénix/Valenciennes.

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23 décembre 2006 6 23 /12 /décembre /2006 11:04
Organisé par la CTEJ* chaque semaine avant Noël depuis 25 ans, ce Festival destiné à choyer intelligemment les plus jeunes, programme ses spectacles dans plusieurs lieux de Bruxelles et y adjoint des lectures, des animations, des rencontres notamment à la Maison du Spectacle/La Bellone où il avait pris naissance. En chiffres cela donne : 7 lieux à Bruxelles, 17 spectacles, 6 créations, 4 lectures, 1 exposition et 3 extras sans parler de la très importante décentralisation de la plupart de ces spectacles dans toute la Wallonie !

A noter que ce sont des structures officielles, (Théâtres, Centres Culturels) pour adultes qui accueillent ces spectacles mais que "La Montagne Magique", en plein cœur de Bruxelles, est, toute l'année, un théâtre "adultes admis". Il faut dire que la Belgique est devenue un peu le pays de Cocagne pour le Théâtre "Jeune Public" et que les compagnies qui ont choisi ce créneau se sont fait connaître et apprécier dans le monde entier, avec l'aval du CGRI*.

Dernièrement se déroulait avec "Les Halles aux Enfants"/"Météores et Turbulences", un Festival International où par une sélection de 27 spectacles initiée par "Pierre de Lune" on entendait montrer les aspects les plus divers de ce théâtre jeune donc visible par tous, même si les plus jeunes étaient particulièrement sollicités par des rencontres, ateliers et autres actions. Un mini-festival original sur le "théâtre d'objet", organisé par la Compagnie Gare Centrale a eu lieu les 29 et 30 décembre, à Bruxelles encore, à La Balsamine, avec pour titre générique : "Le Grand Comptoir des Objets Perdus". Et ajoutons encore que le "cirque contemporain" dont l'apport n'est pas négligeable dans tous ces spectacles généralement très visuels est encouragé par la présence d'écoles spécifiques dont les étudiants qui en sortent deviennent des comédiens "polymorphes", rompus à toutes les disciplines du spectacle.

On ne peut évidemment détailler tous ces spectacles, alors juste un coup de projo sur un autre anniversaire : les 20 ans du Zététique Théâtre qui a fêté l'évènement à La Balsamine le 28 décembre avec son tout dernier spectacle. "Trois elles qui", écrit et mis en scène par Luc Dumont, et une scénographie de Christine Flasschoen, qui fait s'affronter trois "elles qui"… sont "en rupture" chacune dans leur monde. Deux ados, une femme, farouches mais curieuses de savoir qui est l'autre si différente, et qui sait, de pouvoir s'apprivoiser, échanger ? Un langage actuel à l'image d'une réalité et trois comédiennes sincères - le public jeune est particulièrement exigeant et sans complaisance - : Alice Hubbal, Aude Lorquet et Marie-Rose Roland.

Suzane VANINA (Bruxelles)

* CTEJ = Chambre des Théâtres pour l'Enfance et la Jeunesse – www.ctej.be – dont l'organe de presse est "Le Petit Cyrano", un bimestriel gratuit
* CGRI = Commissariat Général aux Relations Internationales
www.pierredelune.be : le Centre Dramatique Jeunes Publics de Bruxelles www.theatremontagnemagique.be - www.zetetiquetheatre.be et www.balsamine.be

PHOTOS : "The Power of Love" dans le programme "Le Grand Comptoir des Objets Perdus" Zététique/"Trois elles qui" : Alice Hubbal, Aude Lorquet, Marie-Rose Roland

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23 décembre 2006 6 23 /12 /décembre /2006 10:16
LE MONDE AVEC LES YEUX DES AUTRES

La rencontre sur les planches entre le handicap et le théâtre est riche de beauté et d’expériences. Après Producto interior bruto qui traitait de la surdité volontaire et involontaire, le thème du handicap comme champ du théâtre vient de produire un résultat particulièrement abouti. Desde lo invisible est une œuvre simple, juste, et émouvante.

Jouée par des acteurs sans réels handicaps mentaux, l’œuvre est le résultat d’un travail de recherche précis, d’un long processus pour approcher, raconter et transmettre la réalité fort disparate de chaque handicapé moteur.
Nous sommes dans un espace clinique. Ici les troubles n’ont rien à voir avec les comportements à tendance autistiques répandus dans nos sociétés névrosées. Les personnes devant nous sont pathologiquement atteintes de maladies mentales qui agissent sur l’ensemble de leur être, modifient et parfois annihilent leur conscience d’eux-mêmes et leur façon de voir le monde. Conter ce qu’est leur monde à travers leurs yeux et ceux des personnes qui partagent leur quotidien est précisément le sujet de cette succession de scènes empruntées à des histoires entrecroisées.

Photo © DR

Le spectateur ainsi s’insinue dans un univers peu familier, effrayant pour être peu familier, effrayant pour n’être soumis qu’à la règle sauvage de la maladie. Et il n’y reçoit aucune leçon de morale. Il n’y entend aucun discours policé et correct. Il n’y ressent aucune compassion. Il y voit seulement les jours vécus par ces handicapés, vécus par ces mères d’handicapés, par ces sœurs d’handicapés, par ces aides et moniteurs d’handicapés, ces autres jours, radicalement Autres. Il y découvre un fonctionnement rare selon les règles hermétiques et intransigeantes que les troubles imposent. Il y connaît ces autres mondes poétiques, attendrissants, vivants, qui soudain peuvent basculer dans le chaos du caprice obsessionnel érigé en loi, dans celui de la gestualité rituelle, de la violence, de l’imprévisibilité et de la souffrance.

Public et pudique

La dramaturgie faite de scènes bien articulées permet aux trois acteurs de camper sans transition des situations profondément personnelles et justes. La troupe a choisi de montrer l’expérience, le détail, la réalité des gestes et des mots, changeant en permanence de personnages et de registre. Passant du cas d’une tétraplégique qui ne parle pas et dont la surveillance est confiée à la sœur normale, jalouse car sacrifiée, à celui d’une enfant à peine retardée qui voit dans Madonna le symbole sauvage de la féminité, de la puissance et de la sensualité brutale, on passe de la pesanteur des grimaces pathologiques angoissantes et répétitives, au rire clair et franc.

Ce spectacle évidemment est un jeu d’acteurs. Sur scène il n’y a pas de handicapés. L’œuvre ne s’adresse pas à un public de handicapés. Ce n’est pas un théâtre cathartique ou curatif, ce n’est pas une dénonciation de l’intolérance, ni une apologie de l’handicapé comme nouveau sage ou nouveau voyant. Doucement, humainement, justement, cette œuvre raconte publiquement à ceux qui l’ignorent ce qu’est le handicap, ses beautés et ses douleurs immenses. Desde lo invisible questionne la vie, la beauté et le monde, en nous les restituant selon les yeux de ces personnes handicapées, ces fous, ces isolés, ces silencieux.

Frédérique MUSCINESI (Madrid)

Desde lo invisible, Sala Triángulo
Mise en scène : Rolando San Martin
Acteurs : Isabel Rodes, Victoria Teijeiro, Didier Maes
Dramaturgie : Irma Correa, Rubén Tejerina
Scénographie : Alicia de Miguel, Enrique Benito, R. San Martin
Réalisation technique : Enrique Benito
Musique : Jose Manuel Pizarro 
Costumes : Ikerne Giménez, Alicia de Miguel
Lumières : Ros Video : Raúl Arias, Alberto Zuya, Germán Michilena, Josti Hernández

Spectacle joué en décembre 2006 à la Sala Triángulo, calle Zurita 20, 0034 91 530 689

+ d'infos sur le site de la compagnie : www.laquintanateatro.com

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Chronique Fraîche