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Coaching prise de parole

           

Mois Après Mois

Festival d'Avignon

25 novembre 2006 6 25 /11 /novembre /2006 10:47
LE VIRUS AVEUGLE DE LA SAUVAGERIE

"Être" en bande semble plus que jamais la marque des jeunes individualistes d’aujourd’hui. Régler les conflits par la brutalité plutôt que par le dialogue semble être le réflexe de gens pour qui le mouvement d’accélération du monde empêche de prendre le temps de la réflexion. Disposer de tout immédiatement et n’importe comment semble l'une des seules motivations de comportements spontanés, incontrôlables, dépourvus de la perception des conséquences et donc du futur.
 Photo © Lou Hérion

La bande comme repère

Des faits divers rappellent sans cesse cette réalité tragique dont la proximité ne cesse de se rétrécir. Montrer cela au théâtre n’est pas chose aisée si on désire éviter la démagogie du sensationnalisme, la fausse bonne conscience de l’émotionnel primaire qui sont l’apanage conditionnant des médias commerciaux. Comme chez Edward Bond, l’œuvre de Lars Norèn est de celles qui osent disséquer avec justesse les dérives du présent. Le décor souligne l’infantilisation des personnages puisqu’il est conçu à partir d’éléments de jeu pour école maternelle. Il met, en périphérie, les spectateurs dans la position de voyeurs comme le public d’un match de boxe, d’un accident magnétisant des badauds, d’une arène au milieu de laquelle sera sacrifié le taureau. Le jeu des comédiens est sans cesse sous tension. La mise en scène de Jean-François Noville pour le Théâtre national se situe à la frontière fragile où le corps finit par être entraîné par le discours qui sort de sa bouche.

Trois jeunes, désœuvrés en début de vacances scolaires, glandent. Anders, Ismaël et Keith s’ennuient. Ils sont sans avenir. Ils rêvent, délirent, se provoquent. Il refont leur monde à l’image d’une utopie absurde: demain serait radieux si leur pays, la Suède, n’était plus envahi par les étrangers, les immigrés, les sans-papiers; demain serait à leur portée si on éliminait ceux qui viennent manger le pain des autochtones en travaillant à leur place et en bénéficiant de la protection sociale payée par les citoyens indigènes. Quand passe Karl, étudiant d’origine coréenne, adopté par une famille aisée du coin, cette élaboration raciste trouve de quoi s’incarner.

Le défi comme liberté

La pièce révèle des mécanismes divers celui du chef qui prend de l’ascendant sur ses acolytes, celui du suiveur qui tente parfois de s’emparer du pouvoir, celui du moins doué intellectuellement qui se laisse embarquer et maltraiter pour n’être plus seul. Ils démontrent l’inéluctable des dérives du comportement. La fracture sociale crée les circonstances favorables à l’affrontement. L’intello scolarisé selon les normes, appartenant à un milieu fortuné, n’a guère de chance face à la rancœur accumulée d’individus en décrochage scolaire et en mal d’expériences périlleuses, de chômeurs potentiels, d’exclus de la culture. Les dialogues sont clairs. Ils voyagent dans la mauvaise foi des tribuns populistes. Ils se nourrissent de la nécessité pour un quidam de paraître aux yeux du groupe en accord avec les autres, même s’il ne comprend rien, même s’il se sent happé par un courant dans lequel il se noie.

Ghyslain Del Pino, Gaël Maleux et Hervé Piron jouent à l’énergie. Leurs interactions successives de dominants-dominés font mouche. Face à eux, Vincent Vanderbeecken est défavorisé. L’auteur et le metteur en scène en font un déraciné dont on conçoit difficilement qu’il reste si passif, si caricaturalement bon chic bon genre, si démuni, sans avoir l’air pour autant fasciné comme une proie face à un serpent. La scène de l’agression quitte le verbiage des dialogues pour devenir un moment de théâtre porteur de signes. Le dédoublement de personnage devenant témoin des actes qui se commettent met chacun en position de s’interroger sur sa propre impuissance ou sa lâcheté foncière. Et cette trouvaille de Noville donne tout son sens à ce qui fait la suprématie de l’art dramatique sur les images filmées du ciné et de la télé.

Michel VOITURIER (Lille)


Froid, de Lars Norèn (éd. de l’Arche)
Mise en scène : Jean-François Noville
Interprétation : Ghyslain Del Pino, Gaël Maleux, Hervé Piron, Vincent Vanderbeeken.
Scénographie : Didier Payen
Production : Jeune Théâtre National (Bruxelles)

En tournée les 27 et 28 novembre au Centre culturel d’Andenne, du 29 novembre au 4 décembre au Grand Manège de Namur, le 11 janvier au Centre culturel des Roches à Rochefort, le 18 au Foyer culturel de Jupille, le 19 au Foyer culturel de Bravaux, le 23 au Centre culturel de Huy.

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23 novembre 2006 4 23 /11 /novembre /2006 08:31
Au Théâtre 140 : "Pas de 3" : alors pas de chiffres ? Si ! Et plein de lettres ! Paroles, paroles, paroles… il faut l'avouer, au théâtre, plus qu'au cinéma on aime encore beaucoup "le texte". La littérature aussi, parfois avec un grand L, même si on l'adapte. Certains théâtres comme La Clarencière - assez récent - ou le Théâtre-Poème - une institution quasi académique - s'en sont même fait une spécialité.
 
Le Théâtre 140, lui, a une autre spécialité : son directeur-fondateur, toujours aux commandes : Jo Dekmine (photo) ! Un cas. Un indispensable cas. On lui doit, ici, au cœur de l'Europe, en priorité mondiale parfois, les plus belles découvertes en matière de spectacle : le Grand Magic Circus, Ferré, Zouc, Gainsbourg (un bide mémorable) mais aussi pêle-mêle le Living Theater et le Bread and Puppet, Pink Floyd (une demi-salle) et Queen ou La Sagouine d'Antonine Maillet… (mais une liste impressionnante de tant d'autres !). Il faut savoir que directeur ici rime avec découvreur (donc preneur… de risques) mais aussi avec bourlingueur qui se veut "témoin de la sensibilité d'aujourd'hui" dans une définition large du terme "spectacle". Parfois, c'est essentiellement visuel, parfois musical, parfois les deux…et plus encore !

Avant "Pas de 3", il y a eu "Mister San" de Pascale Platel, spectacle théâtre-danse bilingue, après il y aura du "butô" (né en 1970 à Tokyo) avec "Zarathoustra Variations" de Carlotta Ikeda et Ko Murobushi/Cie Ariadone, en décembre 2006 puis "Rust", des marionnettes anglaises avec le nonsense, attendu… pour janvier 2007. Comme la programmation est aussi éclectique que les choix/coups de cœur du directeur, c'est un public absolument mélangé qui s'est fidélisé tout au long de quelque quarante années d'existence et ce malgré l'offre énorme, sans cesse renouvelée, de Bruxelles.
 Pas de 3 © Photo DR

PAS DE… pitié pour les mots !

Le Théâtre 140 avait déjà accueilli ALIS alias Dominique Soria et Pierre Fourny. Et on se souviendra qu'ils avaient "coupé la langue en deux" à Avignon cet été. Alors, "pas deux, sans trois"et "chronique d'un massacre annoncé"? Pour ceux qui ne connaîtraient pas "le concept", pas de peur à avoir, pas de sinistrose en vue, mais une déclaration ambitieuse, démesurée : "faire exister ce qui n'existe pas". Et en effet, la lettre (sinon le verbe), se fera chair, insecte, prolifération, projectile, pluie, neige… Devenue son, il/elle, consonne ou voyelle, sera triturée, répétée, bégayée, distordue, vocalisée, chuchotée pour un décor musical plus qu'original. De même, il faut plutôt parler d'impression d'espace et d'infini car les repères n'existent plus, ni "cour/jardin", ni "plans/coulisses", ni "fond/profondeur"et on se laisse gagner par la magie (la technomagie ?), l'émerveillement candide, alors que les techniques les plus sophistiquées sont employées. On ne peut décrire ce qui se passe et se dépasse sans cesse, fondus-enchaînés de cinéma mais aussi, déplacements "in live"d'objets forains par des manipulateurs… dans tous les sens des mots, et des mots mis dans tous les sens. Des mots, en somme, pris sur le fait, pris dans leur sens littéral.

Du "théâtre conceptuel"? En tout cas, un fabuleux voyage à travers le temps grâce à cette "machine poétique à transformer les signes" qui laisse le spectateur absolument soufflé dans son fauteuil comme au temps de la Laterna Magica ou de Méliès ! Il en va souvent ainsi des découvertes de Jo Dekmine…

Suzane VANINA (Bruxelles)

Pas de 3
Théâtre 140, avenue Plasky, 140, 1030 Bruxelles.

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22 novembre 2006 3 22 /11 /novembre /2006 18:14
LE MOMENT OU NE SAVIONS RIEN LES UNS DES AUTRES et ENDLESS MEDICATION (Kaaitheater, Brussel), UBU ROI (Festival à Liège), SI C'EST UN HOMME (Théâtre de Poche, Bruxelles)

Alors que la jeune "Arrière-Scène" de Bruxelles met à son affiche "Le Monte-Plats" après "L'Amant" la saison dernière du même Harold PINTER… Alors que le Théâtre de la Vie, Bruxelles encore, propose son deuxième Bertolt BRECHT - "Rêveries de 7 éléphants" et que le KVS (néerlandophone) programme, lui, son "Galilei" (devenu "Als, dan")… Alors qu'à Liège on a pu voir un "Ubu Roi" d'Alfred JARRY toujours absurde et délirant pour les tout jeunes du "Festival de l'Emulation" (version retrouvée du mythique "Festival du Jeune Théâtre" qui consacrait l'avant-garde des sixties), voilà que d'autres vieux scandaleux viennent hanter ces jeunes esprits : Peter HANDKE… et aussi tous les fantômes du Living et de John Cage, avec leur "invention": les happenings, auxquels rendent hommage deux actrices prometteuses.



Sous les planches, mai 68 ?

Des pavés et des papys provoc pas dépassés ? Ca remonte à "un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître". Scandale au Poche, en 1966, avec dans la mise en scène de Jorge Lavelli, "Insulte au Public" d'un certain Peter Handke, un Autrichien, qui faisait se clairsemer les rangs des spectateurs agressés. Une création, en français, qui malgré le climat "sixties" libertaire suscita la polémique. L'auteur ne voulait pourtant que "restaurer une communication authentique entre l'acteur et le spectateur".

Arrabal à la même époque, que – tiens, on redécouvre aussi (cet été en plein air) – eut le même sort, dans le même théâtre, avec ses "Menottes aux Fleurs" dont c'était la nudité qui choquait. En revanche,, quand parut en 1947: "Si c'est un homme", on n'osa pas toucher à Primo LEVI qui avec d'autres, contribua à ce qu'existe toute une "littérature sur la Shoah". On ne parlait pas alors de "révisionnisme" et on jouait plutôt, et beaucoup, "Le Journal d'Anne Franck". Puis, avec d'autres "crimes contre l'humanité" on parlera de "génocide" : Arménie, Cambodge, Rwanda… et ce fut le choc inoubliable, "Rwanda 94", dix ans seulement après les événements, un spectacle qui décoinça le fait, admis enfin, que, à défaut de pouvoir "rire de tout", on devait parler de tout et surtout montrer la/les faces cachées de l'homme (petit h !).

En 2006, voici porté à la scène, ce classique qu'est devenu "Si c'est un homme", le célèbre témoignage de Primo LEVI que metteur en scène (Michel Bernard), comme acteur (Frederik Haùgness) lui offrent comme un hommage fait de respect, d'intelligence, de sincérité en même temps que d'une redoutable efficacité émotionnelle sur le spectateur, soit une œuvre dramaturgique à part entière.

Ligne continue

Depuis ces fameuses sixties, le "spectateur averti" s'est accoutumé aux audaces scéniques. On pourrait dire que le propos des débuts de Peter Handke trouve aujourd'hui un véritable écho et que l'habitué du KAAI, mis sens dessus dessous dans une salle "éclatée", déboussolé et parachuté sur la place d'un village participe vraiment à un "Moment où nous ne savions rien…". Redevenu spectateur-enfant, il peut imaginer, continuer dans sa tête, comme s'il avait un album à colorier, chaque petite scène surprise au milieu d'autres simultanées, inventer l'histoire de chaque personnage familier comme improbable, trouver des références et en rire, tout seul. Son imagination libérée de toute contrainte s'évade, et il peut mettre toutes ses couleurs sur ce paysage, ou tous ses mots (puisque la pièce est muette mais pleine de bruits), faire des "collages" car assurément et, pour une fois, enfin, justement : sur-ré-a-liste est bien ce spectacle ! Le mot galvaudé est encore lâché ? Ici, il est approprié. Trente personnes en jouent dix fois plus, chantent, dansent, font du sport et au-delà de la forme qui ne choque plus que quelques coincés, la véritable intention se dégage : "défaites vos idées toutes faites".

De même, dans la petite salle du KAAI, deux actrices, Marijs Boulogne et Manah Depauw, une Flamande, une Wallonne, en s'incluant dans une programmation - "Performatik 1"- qui voit la "performance", le "live art", comme un "nouvel art scénique" héritier "non pas seulement du Living Theatre mais des dadaïstes du "Cabaret Voltaire de 1916", proposent avec "Endless Machine" leur version très personnelle. C'est particulièrement "féminin"; ne sont pas absents menstrues, fluides corporels joyeusement déversés, engrossement par la "MachineJesusChrist" et accouchement par voie rectale sur fond de blasphèmes divers et… d'accordéon !... Allons bon, les "dérangeants", anciens et nouveaux, ont encore de "grands soirs" devant eux, quel que soit leur bon goût...

Suzane VANINA (Bruxelles)

Si c'est un homme (Théâtre de Poche) Le Moment où nous ne savions rien les uns des autres (Kaaitheater) Endless Medication (Kaaitheater Studio)

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20 novembre 2006 1 20 /11 /novembre /2006 11:30
SUR LE FIL DU RASOIR

Hedda Gabler est parfois rapprochée par son tragique destin de la desespérée Emma Bovary. Pourtant, l’héroïne d’Ibsen possède une violente ambivalence faisant plutôt penser à une figure mythologique. De l’image terne d’une femme bourgeoise rongée par l’ennui, il ne reste rien, Ostermeier revisite le classique du Norvégien avec une sensibilité à la hauteur de la complexité d’un personnage brisé. Une Hedda Gasbler aussi fragile que perverse. Sublime et bouleversant.

Dans le luxueux salon de son appartement, Hedda erre avec nonchalance. Le décor moderne, design et ethéré enveloppe la jeune femme d’un doux ennui. Seul le paysage que lui offre de grandes portes fenêtre semble doucement la distraire. Regulièrement, elle se lève et nous tourne le dos pour s’abandonner à une contemplation teintée de tristesse. La pluie qui coule à intervalles réguliers le long de ces ouvertures au monde, ajoute à la mélancolie ambiante.
 Photo © Arno Declair

Une esthétique de cinéma

Ostermeier joue à plaisir sur une astucieuse mise en scène qui mise sur la transparence et l’isolement : à travers les immenses vitres, on distingue les personnages sans pouvoir les entendre, tandis que les miroirs fixés au plafond nous révèlent l’arrière plan de l’action, habituellement dissimulé. L’effet est grandiose : l’espace s’agrandit multipliant les plans, intensifiant l’action. Pour marquer les ruptures entre les scènes, le décor posé sur un plateau tournant, se meut, diversifiant les angles et les champs de visions. Le temps s’écoule à mesure de ce déplacement, rythmé par une mélodie rock aérienne qui se décline au fur et mesure de l’action. Des extraits vidéos, qui accompagnent les intermèdes, illustrent les ellipses. La tension s’intensifie tandis que l’atmosphère toujours plus légère semble suspendre les événements dans le temps. Nous sommes alors à plein dans les codes esthétiques cinématographiques.

Lutte infernale pour la liberté

Âme brisée ou démon sans cœur, le doute persiste tout au long du récit du destin chaotique de la jeune femme. Du visage fragile à la figure diabolique, il n’y a qu’un pas. Dangereuse conscience qui n’a rien à perdre, Hedda minaude, surjoue la sensiblerie avec Tesman, ce mari naïf et médiocre qu’elle a pris par convenance. Avec son amant décevant, elle montre un visage redoutable qui le pousse jusqu’au suicide. De ce corps frêle se dégage une force inhumaine et desepérée qui sème la déstruction. Autour d’elle les vies se brisent. Pourtant c’est dans une infernale lutte pour l’indépendance et pour la liberté que l’insatisfaite est engagée. En vain : c’est le sentiment de vacuité qui l’emporte avec son lot de violence et de non-sens. Les seules larmes perceptibles sont celles des gouttes de pluie ruisselantes sur la fenêtre, qui semblent rouler par transparence sur son visage. Résignée à son destin, déchue, elle se fait maîtresse d’une vie absurde qui prend la forme d’un jeu tragique. Elle inquiète, fascine, puis démolit. Charmante figure cynique qui joue avec son revolver comme elle joue avec sa vie. Sous des traits doux et enfantins, Katharina Schüttler décline avec force talent la lassitude monstrueuse d’Hedda Gabbler.

Elsa ASSOUN (Berlin)

Hedda Gabler, de Thomas Ostermeier d’après l’œuvre d’Henrik Ibsen.
Schaubühne am lehniner platz à Berlin. Les 15 et 16.11 et 16-18-19-22-23-27-28.12.

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18 novembre 2006 6 18 /11 /novembre /2006 07:00
AUSCHWITZ OU LA CONDITION INHUMAINE

Au Théâtre de Poche à Bruxelles, la metteure en scène Michèle Bernard a suspendu le temps, histoire de nous renvoyer en pleine figure Si c’est un homme, le témoignage de feu Primo Lévi sur les camps de concentration et d’extermination mis en place par les nazis. Un homme, un écran et une lumière portent le personnage principal : le récit, sobre mais effroyable, écrit en 1947.

On peut se demander si le 3ème millénaire n’est pas né avec la barbarie du IIIème Reich qui, à intervalles réguliers, revient au devant de la scène, épinglant la folie inouïe des nazis. A chaque fois, c’est le même vertige, rempli d’effroi devant l’indicible d’une mise à mort rigoureuse, ingénieuse, de l’homme par l’homme. Face aux génocides, les réponses au pourquoi ne seront jamais assouvies, touchant les limites de l’entendement humain.
 Photo © DR

Cette période sinistre de notre histoire a inspiré des romanciers comme William Styron (Le Choix de Sophie, 1979), décédé la semaine dernière, ou encore le prix Goncourt 2006, Jonathan Littel (Les Bienveillantes). Deux fictions lyriques entre le récit d’une rescapée polonaise pour l’un et d’un officier SS pour l’autre. Si c’est un homme de Primo Lévi, loin de toute littérature, nous plonge au coeur d’un témoignage authentique. Jeune Italien, résistant politique, Primo Lévi a 24 ans lorsqu’il est capturé par la milice fasciste de son pays. Interné au camp de Fossoli, puis déporté à Auschwitz en février 1944, il devient «Häftling», détenu sous le matricule 174517 tatoué dans sa chair. Libéré en 1945 par l’arrivée des Russes, il retournera à Turin, se partagera entre son boulot de chimiste, son écriture et sa famille. En 1987, il se suicide. « Je sentais la numéro tatoué sur mon bras crier comme un plaie. » souligne Primo Lévi qui rentre dans l’écriture comme par accident avec Si c’est un homme. Le journal de sa déportation fut l'un des premiers témoignages sur l’horreur des camps. L’auteur l’écrit pour sa « libération intérieure » mais aussi comme un « signal d’alarme » pour les générations futures.

Théâtre pudique


Au Poche, le jeune comédien Frederik Lars Haùgness, seul en scène, relate calmement, en apparence, mais dans une une révolte désespérée, quasi palpable, la tragédie de Primo Levi. Sans ornement, rythmé, dessiné par les lumières de Xavier Lauwers et une scénographie dépouillée d’Olivier Wiame, le témoignage se fait entendre, fluide, dans une théâtralité pudique, symboliste et une esthétique picturale évidente.

Ainsi, au centre d’un plateau nu se trouve un écran lumineux telle une porte sans chambranle, derrière laquelle le comédien apparaît en ombre abstraite pendant les vingt premières minutes. Difforme, nu, il se meut dans la parole, raconte son retour du camp le confort humain retrouvé mais gangrené par les cauchemars. C’est La Trêve écrite en 1963 qui ouvre ici le « spectacle ». Quand enfin, le comédien se rend visible, c’est dans l’habit à rayures du prisonnier. Nous sommes avec lui dans le « Lager », le camp que Primo Levi raconte, explique et analyse tout à la fois. Sans lyrisme, telle une expertise, dans une terrible simplicité, il rend compte de l’horreur des comportements humains de ces Allemands là et des déportés mais aussi de la réalité physique des camps, du froid, de l’humiliation, de la faim, de la soif, de la solitude, de la folie, de la mort, de la déchéance physique, de la survie d’hommes numérotés, de la désintégration de la conscience humaine. Sur l’écran défilent ombres, visages, peintures, Auschwitz… Le spectateur a souvent la désagréable impression d’un comédien sans cesse dérobé à notre attention, qui tantôt parle derrière l’écran, tantôt joue de dos, tantôt est à deviner dans la lumière et dont le regard est presque toujours absent, cela exige une disponibilité d’écoute. Mais au final, cette prestation artistique, et tragique, pourrait résonner comme Le Cri (*) voulu par le metteur en scène.

Nurten AKA (Bruxelles)

(¨) référence à l'oeuvre du peintre de Munch

Si c’est un homme, de Primo Lévi
Au Théâtre de Poche, Bois de la Cambre, 1A, Chemin du Gymnase, 1000 Bruxelles. 0032//649.17.27
Jusqu’au 25 novembre, puis du 1er au 17 février 2007.

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17 novembre 2006 5 17 /11 /novembre /2006 18:48
ENTRE CORPS ET MIROIR

Exemple type de la mise en abîme, l’œuvre de Marivaux fait jouer des comédiens qui interprètent des personnages jouant eux-mêmes un rôle. La prétendue endosse l’identité de sa servante qui devient la maîtresse. Le prétendu se met à la place du valet devenu patron. Pour incarner cette intrigue archi-classique, Dominique Serron a imaginé une mise en scène dans laquelle les corps disent ce que tait la parole.

L’action se passe dans les coulisses d’un théâtre, là où pendent les costumes, où sont allumés les miroirs du maquillage, où s’alignent les chaussures, où trône côté jardin une mini-régie son. Le public se retrouve dans l’intimité des interprètes. Il décèle leurs manies. Il assiste à leur échauffement. Il les voit répéter leurs mouvements, leurs gestes. Il les suit lorsqu’ils revêtent la personnalité qu’ils vont représenter. Du coup, il devient aussi celui qui sait, tout comme Orgon le père et Mario le frère savent que Silva la fille, Dorante le fiancé, Lisette la soubrette et Bourguignon le domestique ont interchangé leurs identités.
 Photo © Daniela Ginevro

Sans que le texte de Marivaux soit altéré, le parti pris de Serron consiste à accorder au corporel un discours visuel qui accompagne celui de l’auteur. Des chorégraphies expriment le non-dit du désir physique, les hésitations, les complicités qui lient entre eux ceux qui sont au courant des subterfuges. Leurs musiques rappellent au passage que le jeu de la séduction est intemporel, puisqu’elles viennent aussi bien des siècles passés que d’aujourd’hui.

Une multitude de détails aident à la perception. L’usage répété de sièges différents induit le poids de la hiérarchie sociale. La robe de Lisette laisse percer la mascarade car elle a pour fonction de masquer le devant en laissant derrière voir un autre habit plus ordinaire. Les accessoires traditionnels de la bonne permettent à Silvia d’esquisser une parodie de strip-tease, c’est-à-dire de mise à nu des stratagèmes. L’inventivité ne se dément à aucun moment. Sans pour autant que les effets soient grossis. La subtilité l’emporte avec une élégance particulière. Apparaissent avec évidence les faussetés du jeu social. Se décode en filigrane la théorie que les unions entre personnes d’origine différente ont peu de chances d’aboutir, qu’il existe une sorte de fatalité culturelle qui préside à la rencontre des êtres puisque, quoi qu’on fasse, on ne trouve, selon Marivaux, affinités qu’avec des gens semblables.

Michel VOITURIER (Lille)

Le Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux
Mise en scène : Dominique Serron
Scénographie et costumes : Christine Mobers
Travail vocal : Cecilia Kankonda
Lumières : Xavier Lauwers
Interprétation (en alternance) : France Bastoen, Stéphanie Bisot (Silvia), Joëlle Franco, Laure Voglaire (Lisette), François Houart, Luc Van Grundenbeeck (Orgon), Stéphane Fenocchi, Jean-François Rossion (Mario), Patrick Brüll, Laurent Capelluto (Dorante), Toni D’Antonio, Fabrizio Rongione (Bourguignon)
Production : Infini Théâtre/Théâtre de Namur

En tournée en Belgique : le 18 novembre au Foyer culturel de Saint-Ghislain, le 21 au Centre régional de Dinant, le 23 au Forum des Pyramides à Welkenraedt, le 28 à la salle Baudouin IV de Braine-le-Comte, le 1 décembre au Foyer culturel de Péruwelz, le 5 à la MJC de Comines, le 7 à la INDSC de Beauraing, le 19 en la salle Écho d’Avignon à Viroinval, le 11 janvier au Centre culturel de Dinant, le 18 à Sivry-Rance, le 19 à Floreffe, du 20 au 23 au Centre culturel de La Louvière, du 25 au 27 au Staquet de Mouscron, le 2 février au Palace à Ath, du 5 au 10 à Ottignies, les 12 et 13 à Arlon, du 15 au 17 à Herve, les 19 et 20 à Haguenau, du 28 février au 2 mars au Centre culturel de Huy, le 3 à Sprimont, le 17 à Aiseau-Presles. En France : le 15 décembre à La Seyne-sur-Mer, du 19 au 23 mars à Clermont-Ferrand, le 10 avril à Caudry.

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17 novembre 2006 5 17 /11 /novembre /2006 18:04
UN TICKET POUR LA VIE

Connu pour son théâtre d’auteurs belges, le Théâtre du Méridien à Bruxelles et sa directrice et metteuse en scène Catherine Brutout crée Aspartame d’Eric Durnez. La mise en scène glisse en finesse deux comédiennes dans un duo de femmes d’aujourd’hui. Une fable contemporaine dans une atmosphère anthracite.
La pièce commence curieusement. A l’avant-scène, une jeune femme lit minutieusement des tickets de caisse de supermarché. Plus curieusement encore, au verso des bouts de poésie enflent le mystère de cette lecture inattendue. Ils annoncent, «Tête à tête à une tête», «Jamais assez», «Hiver maigre, objectif 48», «les objets bougent, Madame la Marquise est insomniaque»… Par petites touches, une spirale s’annonce.

Photo  © Théâtre du Méridien

Car Aspartame, par le biais d’un drame, fait contraster deux philosophies de vie. L’achat du vide pour l’une, la douceur de vivre pour l’autre. Lisa rentre d’Argentine pour ranger l’appartement de sa sœur, Maria, officiellement morte dans un accident de voiture, en réalité suicidée. Dans l’inventaire des tickets de caisse qui abondent, les mots parlent : «l’horloge s’est arrêtée, je suis déréglée». Elisa tente de déchiffrer ces messages codés.

Post-mortem


On retrouve l’écriture orale, pointue et limpide, teintée d’humour d’Eric Durnez, un auteur belge vivant en France, souvent primé au fil d’une trentaine de pièces de théâtre. Ici, il imagine un dialogue post-mortem entre les deux sœurs. Maria, tel un fantôme est toujours là. Entre deux tickets de caisses ramassés par Lisa, elle se raconte avec l’humour du désespoir et les jeux de mots qu’elle affectionne. Son histoire, c’est de l’aspartame, du bonheur dosé par le pouvoir édulcorant de l’achat compulsif. Hyper-adaptée à une vie effrénée entre l’entreprise et les supermarchés, elle bosse dur, remplit son caddie, gratte des billets de loterie et rêve de partir en «thalasso» avec son amant du moment. Jusqu’ici tout va bien.
Mais la pression monte, l’entreprise délocalise et licencie. La vie est à revoir et le faux sucre a ses limites. Les tickets de caisse accumulent les bouteilles d’alcool et les boîtes de tomates pelées. Les amis disparaissent, Maria tient bon puis craque et ouvre les vannes. Reste un journal intime écrit sur des tickets de caisse…

Pour déployer cette tragédie douce-amère, la metteuse en scène Catherine Brutout (qui signe ici sa première scénographie) a réuni une équipe accordée. Quelques murs capitonnés délimitent les espaces des deux personnages. Ce décor discret, loin de tout réalisme est mis en relief par les lumières sombres de Guillaume Fromentin. Tandis que la «spatialisation» sonore d’Abderahman El Asri faites de murmures et de souffles, souligne l’étrangeté du drame. Dans cette construction poétique d’atmosphère nocturne, les comédiennes ont le dernier mot. Si Valérie Coton met un temps à s’installer dans le rôle le plus exposé, les humeurs variées de Maria, Peggy Thomas interprète Lisa dans un dosage et une intériorité d’emblée impressionnants. Du bel ouvrage.

Nurten AKA (Bruxelles)

Aspartame, d’Eric Durnez au Théâtre du Méridien
Jusqu’au 2 décembre au Théâtre du Méridien,
200 Chaussée de la Hulpe, 1170 Watermael-Boisfort. 0032/2/663.32.11.
Les pièces d’Eric Dunez sont publiées aux éditions belges Lansman.

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14 novembre 2006 2 14 /11 /novembre /2006 09:03
DANS L'INTIMITÉ DU CRI

Différente de l’interprétation et de la mise en scène de Valérie Fiévet du nordiste Théâtre du Monde Perdu, cette version de la pièce d’Azama en donne toute la puissance dramatique.

La mise en scène de Sylvie Landuyt donne priorité à l’intériorisation et aux tensions corporelles qui s’ensuivent. Jo Deseure, lauréate du prix de la meilleure comédienne belge, interprète ce monologue avec une intensité permanente.
 Photo © Alessia Contu

Être en prison n’est pas seulement une punition pour un délit ou un crime commis. C’est aussi être confronté à l’enfermement, à l’arbitraire de certains directeurs et gardiens, à la solitude, aux humiliations. Le personnage, inspiré à l’auteur par des confidences reçues à la prison de Rennes, est à la veille d’être en liberté conditionnelle après une peine subie de 33 à 49 ans. La condamnée est mise à nu par sa réclusion : moralement face au jugement et à la vie, physiquement face aux fouilles et aux douches.

C’est donc ainsi qu’apparaît Jo Deseure, dans une pénombre où son corps sans protection semble accroître son isolement, sa fragilité, son écorchement. Demain est le jour espéré et effrayant du retour dans le monde extérieur. Mais aujourd’hui, un télégramme lui annonce le décès de sa maman, la disparition du seul être de qui elle espérait encore amour et soutien. Alors les mots se succèdent. Ils sortent. Ils déferlent. Ils disent l’existence carcérale quotidienne, les sentiments contradictoires, les haines et les amitiés, les désirs et les désenchantements. Ils expriment la déchirure d’une mère dont les enfants sont placés en famille d’accueil. Ils disent la douleur d’un régime qui hiérarchise tout, mène quelquefois au suicide et ne prépare pas vraiment à la réinsertion. Ils incarnent le discours des geôlières, de la directrice, du médecin, de l’assistante sociale, de la copine de cellule. Ils deviennent dialogues dans une bouche unique qui change de ton, de débit, de timbre sans pour autant chercher à jouer les rôles des protagonistes évoqués. Ils sont audibles et cependant ils restent bien à l’intérieur de celle qui narre son vécu.

Une vidéo géante remplace le mur d’un cachot réduit à un plancher grisâtre. Elle image des envies de dehors. Elle double les gestes de la femme recroquevillée sur son existence. Elle envoie en noir et blanc les mouvements corporels de l’angoisse, de la détresse, de l’exacerbation. Elle surgit par intermittence comme les musiques et les bruits d’une bande son sensée restituer tout un vacarme de la pensée. Deseure maîtrise avec brio la violence larvée, la dépression frémissante, la souffrance irritée, la volonté farouche. Sans cri, sans hurlement. Avec une conviction venue du ventre, livrée intimement, usant parfois de longs silences habités d’une force interne plus tragique que si elle se dispersait à travers l’outrance. Elle relate ce monde d’entre-deux qu’est « Le Sas », situé à l’intersection de l’incarcération et de la liberté, du passé et de l’avenir.

Michel VOITURIER (Lille)

Le Sas, de Michel Azama (éd. Théâtrales)
Mise en scène : Sylvie Landuyt
Interprétation : Jo Deseure
Chorégraphie : Edith Depaule
Musique : Louis Cardinal & Hugues Fanuel
Vidéo : Marc Cerfontaine
Scénographie : Vincent Bresmal
Costumes : Jackye Fauconnier
Lumière : Guy Simard
Production : Théâtre de l’Agora / Le Manège Mons

En tournée du 14 au 16 novembre à l’Eden de Charleroi, le 21 au CCR Action Sud de Viroinval, le 23 au Centre culturel régional de La Louvière, le 25 à la Maison de la Culture de Marche-en-Famenne, le 29 au Centre culturel de Huy, le 5 décembre à la Maison de la Culture d’Arlon, le 12 au Centre culturel de Dinant, du 25 avril au 5 mai 2007 au Tanneurs à Bruxelles.

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12 novembre 2006 7 12 /11 /novembre /2006 20:48
COMMENT (SE) SERVIR (GRÂCE À) LA RELIGION

Généralement, chaque saison, on pouvait toujours s'attendre à Bruxelles à voir traduit et montré ce qui se faisait de novateur de l'autre côté de la Manche, grâce à des théâtres comme le Rideau d'abord, le Varia, le Poche... voire les Galeries. Un travail plus qu'exemplaire qui maintenant, s'adjoint de nouvelles "forces vives" car, il y a un an, nous pouvions découvrir ce que sont les "New Writing" (nouvelles écritures dramatiques) en Angleterre grâce à un Festival organisé conjointement par La Maison du Spectacle, le British Council et accueilli par les théâtres Varia (francophone), KVS Box (néerlandophone) et Halles de Schaerbeek, soutenu par diverses instances officielles. Cet automne-là, on était plus que bilingue à Bruxelles mais trilingue, et c'est ainsi que nous avons entendu les noms de Dennis Kelly, Enda Walsh, Tim Crouch, Simon Stephens… et Gurpreet Kaur Bhatti pour ce qui n'était encore qu'une première étape de "Behzti"-"Déshonneur" en français – dans la traduction de Rudi Bekaaert (de la Cie belge bilingue Dito' Dito), dirigée par Virginie Jortay /Groupe Kuru. En 2006, c'est le Théâtre National qui en propose la version scénique aboutie et cela dans le cadre d'un autre Festival : "Indian Plays Only"…

Photo © Lou Hérion

Au nom de Gourou

Nanak "Behzti", on l'aura deviné, ne sonne pas plus anglais que le nom de l'auteure : Gurpreet Kaur Bhatti, une jeune anglo-indienne. C'est que, toujours en phase avec l'actualité, la "comedy" a pour cadre principal le "gurdwara"(temple) d'une communauté Sikh de Grande-Bretagne. En deux mots : le sikhhisme, assez mal connu dans nos pays latins, fut fondé par le chef spirituel Nanak au XVIe siècle en Inde (Punjab) et, entre hindouisme et islam, vénère un dieu unique ("Vrai Gourou") ; il compte quelque 16 millions d'adeptes en Inde et dans les pays de langue anglaise.

D'abord un prologue intimiste nous fait assister à une confrontation rude entre mère infirme abusive (Balbir:Christine Henkart), sa fille dévouée (Min: Anne Sylvain) et son soutien moral, un aide-soignant "de couleur" (Elvis : Ventouse Mbala). Ensuite, évitant le piège de la reconstitution folklorique, Virgine Jortay veut cependant nous emmener dans un autre lieu du théâtre où dans un dispositif quadrifrontal, en chaussettes, un verre de thé au lait d'une main, un beignet dans l'autre, nous suivons les découvertes et le drame d'une innocente abusée dans le temple même, d'où le "déshonneur" et le sacrilège, la profanation - dirions-nous "le blasphème" ? - du (et des !) crimes qui y sont commis. Certes, le sabre remplace l'ostensoir dans les objets de culte mais, étrangement, nous vient une impression de "déjà vu" : enceinte sacrée et couvre chef obligé (on oublie parfois que les catholiques ont connu la mantille), dames patronnesses et bonnes œuvres, cantiques et invocations rituelles, "Livre" référent et hommes d'église au-dessus de tout soupçon, marchés douteux et mariages arrangés, tartufferies et hypocrisie à volonté… qui ne viendront pas à bout de l'Innocente "heureuse de ne pas être comme ça" car "ça doit être dur de toujours faire semblant"…
 
Une interprétation collective, proche, se met réellement au service du propos. Censure ou "parler de ce qui se cache…" (déclaration de l'auteure dans Libé du 14.01.2005) C'est surtout la condition injuste faite à la femme dans la (les) religion(s) que l'auteure veut dénoncer sur un mode cru, cruel… et drôle. Pas de "caricature" pourtant ici, mais la dénonciation d'une réalité, pas bonne à entendre puisque la création de Behzti à Birmingham fut un véritable scandale causé par des "intégristes" sikhs… qui eurent gain de cause. Ici, nous ne sommes (pas encore ?) ni à Varsovie (l'acteur nu de Woyzek prié d'aller se rhabiller), ni plus récemment au "Deutsche Oper Berlin" où pour l'"Idoménée" de Mozart, c'est la direction elle-même qui s'est auto-censurée.

Suzane VANINA (Bruxelles)

Behzti
Au Théâtre National, Bruxelles/le manège.Mons-Centre Dramatique/Maison des Arts de Créteil.

Expo sur toutes les religions du monde à "Tour &Taxis", Bruxelles, dans l'idée du grand projet "Musée de l'Europe", du 27.10.2006 au 25.03.2007 – www.expo-dieux.be

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31 octobre 2006 2 31 /10 /octobre /2006 10:59
UNE NONNE SANS DIEU NI MAÎTRE

Entrer dans le siècle trouve un bel écrin au Théâtre de l’Océan Nord. Ecrit et interprété par Isabelle Dumont, mis en mouvement par Virginie Thirion, le texte oscille entre l’anecdote d’une nonne en «dé-conversion» et une quête existentielle de sa propre unité.

Dans le paysage théâtral, Isabelle Dumont reste singulière. Danseuse, auteur, chanteuse, comédienne, dramaturge, c’est un peu toute ces facettes que l’on retrouve au fil de ses monologues taillés à chaque fois dans l’émotion, la réflexion et l’humour. Avec faussement trois fois rien, elle réussit à emmener son public dans une intimité partagée, avec des univers insoupçonnés et très personnels. En mai, lors du Kunstenfestivaldesarts, elle nous proposait son Petit Salon Baroque.
 Photo © Filipa Cardoso

Imaginez, nous étions une trentaine installée dans un appartement de la prestigieuse place des Sablons où Isabelle Dumont nous dévoilait un véritable cabinet de curiosités à travers une pseudo-conférence sur le courant baroque. Un Ovni passionnant !

"L’eau-d’ici" plutôt que l'au-delà

Cette fois-ci, avec Entrer dans le siècle, Isabelle Dumont se fait nonnette. Sous la forme d’un témoignage fictif, Zuster Becky, une ex-religieuse bruxelloise et bilingue raconte son parcours de vie. Son éternité au service du Christ durera douze ans. Un jour de juin 2001, l’idéal se fracasse à la suite d’un plongeon dans l’eau d’une piscine, à la suite aussi du fameux procès aux assises bruxelloises des sœurs rwandaises génocidaires... Sœur Becky quitte les ordres et «entre dans le monde», dans l’«eau-d’ici». C’est la révolution des nonnes : tout le couvent suit le mouvement.
Avec des allures d’album feuilleté au hasard, le spectacle touche la comédie plus que la tragédie. Sans larmes et dans la joie, l’introspection de l’ex-nonnette flamande est drôle et touchante. A 5 ans, on prie Jésus pour avoir des cheveux longs. A 12 ans, pour la communion, on s’étonne que le pain ne se transforme pas en corps du Christ. A 16 ans, c’est rock et clopes. Au détour, la mezzo entonne un «Miserere»...

Autant de souvenirs dans lesquels plonge Isabelle Dumont, variant les émotions et jouant de plusieurs personnages… Autant de moments comiques contrebalancés par les réflexions que veut porter l’auteur. Ainsi, à la philosophie revient le noyau (discret) du spectacle. Philosophie remix Dans une bande-son remixée, des philosophes prennent la parole. Entre Queen et Doc Gynéco, des citations de Spinoza à Arendt en passant par Ricoeur questionnent l’existence. Vivre? Penser? Quelle place pour la religion? Comment trouver «sa» réalité? Qui suis-je?
Sans lourdeur, ni prétention, Isabelle Dumont ramène ouvertement les philosophes sur le plateau pour donner l’écho à sa fiction (si ce n’est l’inverse). Sur la scène spacieuse style «garage» du Théâtre Océan Nord, l’espace est nu pour accueillir ce bel objet. En mur de fond un écran où un prologue s’exprime dans un impressionnant tas d’images, religieuses, politiques, scientifiques, esthétiques, belles, choquantes. Avec l’habileté gracieuse d’une danseuse et beaucoup de charme scénique, Isabelle Dumont va prendre l’espace, prise dans les lumières de Xavier Lauwers qui la place, tantôt dans l’infiniment petit d’un éclairage, tantôt dans son contraire, tantôt dans son ombre, tantôt dans la pénombre.
Le tout en interaction avec le superbe travail vidéo de Filipa Cardoso, qui va de l’image réaliste, à la plongée spectaculaire d’une nonne dans une piscine, en passant par des motifs abstraits et un documentaire (surprise) dans le quartier Saint-Gilles !
Saluons la mise en scène de Virginie Thirion qui, dans la subtilité, a déployé cette partition aventureuse, vibrante à souhait.

Nurten AKA (Bruxelles)

Entrer dans le siècle
A noter Jusqu’au 28 octobre au Théâtre Océan Nord, 63, rue Vandeweyer, 1030 Schaerbeek. 032 2 /216.59.57. 

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Chronique Fraîche